‹ Histoire de la RestaurationChapitre 310 sur 325 · NAPOLÉON A LA MALMAISON · texte numérisé non relu

NAPOLÉON A LA MALMAISON

n’était pas dans cette langue de reflets qu’il écrivait naguère à ses légions victorieuses après léna ou Austerlitz. Du reste, ces pâles adieux, datés de la Malmaison, n’arrivèrent point à ceux auxquels ils étaient destinés. Fouché, s’interposant entre l’Empereur et l’armée, les intercepta. Napoléon, qui ôtait naguère la parole à tout le monde et la gardait pour lui seul dans le Moniteur, la demanda cette fois en vain ; il y avait ordre de Fouché de ne rien insérer dans le journal olliciel de ce qu’enverrait l’Empereur.

Le petit nombre de journées qui s’écoulèrent pour Napoléon à la Malmaison furent mornes et tristes, comme celles qu’il venait de passer à l’Élysée, avec ce mélange de retours fiévreux vers la puissance, qui n’arrivaient jamais jusqu’à l’action désespérée dont il menaçait sans cesse ses adversaires, sans qu’on puisse affirmer qu’il en ait accepté lui-même sérieusement la pensée. 11 n’avait plus qu’une force, celle de l’attente. 11 attendait opiniâtrement, malgré ses adversaires, malgré ses amis surtout, avec la superstition du joueur qui a tout perdu et qui surveille cependant encore le jeu pour voir s'il ne se produira pas en sa faveur quelque chance inattendue. Ses amis les plus dévoués, et à leur tête le plus tendre de tous, Caulaiucourt, auraient voulu qu’il profitât des moments bien courts qui lui restaient encore, pour tenter de passer aux États-Unis, où il trouverait au moins le dernier des biens, sa liberté personnelle assurée. Decrès, demeuré ministre de la marine, lui écrivait à ce sujet le 26 juin : « Remarquez, sire, sur la liste des bâtiments américains en ce moment dans nos ports, celui qui se trouve au Havre. Le capitaine est dans mon antichambre. Sa chaise de poste est à la porte. Je réponds de lui. Demain, vous serez hors de l’atteinte de vos ennemis1. » C’était Napoléon qui avait demandé ces renseignements; ils occupaient l’oisi-

I , Fleury de Chahoulon, les Cent-Jours, lomc 11, page 36 1 .

CCS CKM-JOIRS.

veté tourmentée de sa solitude. Mais au lond il n'a sait pas le dessein de s’cn servir. Lorsque Caulaincouit, dont le dévouement éprouvé ne pouvait lui être suspect, vint le supplier de proliter de cette dernière issue ouverte et de passer aux Etats- Unis, il lui répondit avec humeur : « Je sais bien qu’on voudrait déjà nie voir parti, être débarrassé de moi et me faire prendre. « Parolesprévoyantes, et justes si elles s’étaient adressées à Fouché, mais injustes jusqu'à la cruauté quand elles sortaient d’une telle bouche pour s’adresser à Cauluiucourt. Au geste d’étonnement et de reproche qu'elles lui arrachèrent, l’Empereur se contenta de répondre : « Qu'ai-je à craindre? j'ai abdiqué, c'est à la France de me protéger. » Lorsqu’on scrute attentivement le génie et la nature de l’homme, on arrive à penser que cette liberté de la vie privée dont s’occupaient si ardemment pour lui ses amis était ce qui le préoccupait le moins. On a tort de croire qu'il n'y ait que les princes nés sur le trône qui tiennent à l’apparat de l’étiquette, à la splendeur du rang, à toutes les circonstances extérieures de la puissance et au rayonnement qu’elle laisse même en s’éieignant sur les fronts qu’elle a couronnés. Ceux qui en ont joui pendant un certain nombre d’années ne peuvent s’en séparer Napoléon en particulier, il le prouva dans plusieurs circonstances de sa vie, acclimaté dans les régions de la souveraineté, attachait un très-grand prix à ses signes extérieurs. S’il avait été encore daus l’àge de l’audace et des aventures, peut-être aurait-il été séduit par les perspectives que lui offrait l’Amérique, ce monde nouveau avec ses deux parties si diverses, celle du nord, peuplée par la race anglo-saxonne, celle du midi, par la race espagnole; mais il n’en était plus là à quarante-six ans, et il est permis de croire que le retour de l’ile d’Elbe avait épuisé ce qui restait encore d’aventureux dans son caractère et dans son génie, il songeait plutôt à conserver, avec le décorum d’un exil surveillé par l’Europe eutière, le plus de vestiges

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