PARIS. — DÉPÊCHE DD 5 MARS
LA NOUVELLE DU DÉBARQUEMENT DR NAPOLEON A PARIS, PREMIÈRES MESURES. — PREMIÈRES IMPRESSIONS.
Il est temps de tourner les yeux vers Paris , où la nouvelle du débarquement de Napoléon était arrivée le 5 mars, entre une heure et deux heures de l’après-midi. Ce fut M. de Vitrolles qui, en sa qualité de ministre d’État ayant le télégraphe dans ses attributions, reçut des mains du directeur du télégraphe le pli cacheté qui contenait la traduction de la nouvelle. A l’expression de la physionomie de celui-ci et à son insistance à répéter qu’il s’agissait d’utte affaire pressée , M. de Vitrolles, du moins il l’assure, soupçonna qu’il connaissait le contenu du paquet, et que ce contenu était grave. Il porta donc immédiatement au château le pli tout cacheté, et le remit au Roi. Le Roi l’ouvrit. Ses yeux demeurèrent fixés sur le papier au delà du temps nécessaire pour lire le peu de lignes qui y étaient tracées ; puis , relevant les yeux , il dit à M. de Vitrolles, sans qu’aucune émotion fit trembler sa voix : « Vous ne savez pas ce que c’est? — Non , Sire. — C’est Bonaparte qui vient de débarquer sur les côtes de la Provence. » 11 ajouta aussitôt, et avant que le ministre d’État fût remis du trouble où cette nouvelle l’avait jeté : « Il faut porter cela au ministre de la guerre. 11 verra ce qu’il y a à faire. » Il demeura seulement convenu qu’envers le public on garderait un silence absolu, pour se donner vingt-quatre heures.
Le 5 mars était un dimanche. La voiture de M. de Vitrolles remontait au pas la rampe du pont Royal , beaucoup plus roide alors qu’elle ne l’est aujourd’hui , quand il aperçut au
RETOUR DE L'iLE d’ELBE.
milieu de la foule qui, dans ce jour et dans cette saison, descend du faubourg Saint-Germain aux Tuileries pour se réchauffer aux premiers rayons du soleil, le maréchal Soult se rendant à pied au conseil que les ministres à département tenaient tous les dimanches chez le comte de Blacas. Il lit arrêter sa voiture. appela le maréchal, fit ouvrir, et, la portière ouverte, lui montra la dépêche, que celui-ci lut sans monter. L’étonnement et le doute se succédèrent sur sa physionomie. Quand il apprit que Louis XVIII lui renvoyait la dépêche, il demanda à être reçu par ce prince. Dans cette audience, qui fut courte, le maréchal renouvela l’expression du doute qu’il conservait sur la possibilité d’un pareil événement. Les pouvoirs admettent difficilement la réalité des faits qu’ils n’ont pas prévus, et un gouvernement existant a tant de forces apparentes que, lorsqu'il compare à ces forces la faiblesse des moyens avec lesquels on peut l’attaquer, il se sent naturellement rassuré. La teneur même de la dépêche favorisait cette impression *.
Deux autres motifs contribuaient à augmenter cette fausse sécurité. Le comte Roger de Damas , dont le courage et le dévouement étaient connus, commandait à Lyon; il était absent, il est vrai, en ce moment, maison comptait sur les mesures de précaution qu’il avait prises. La nouvelle télégraphique, en annonçant le point sur lequel Bonaparte était débarqué, faisait naître une autre espérance : les populations méridionales avaient montré, lors du passage de l’Empereur pour se rendre à l’ile d’Elbe, une exaltation si passionnée
I . I.a nouvelle télégraphique était ainsi connue : » Bonaparte a iléharqué le l*r mars prés de Cannes, dans le départcmentdu Var, avec doute cents hommes et quatre pièces de canon; il s’est dirigé sur Digne et Gap i»our prendre, h ce qu’il parait, la route de Grenoble. Toutes les mesures sont prises pour arrêter et déjouer cette tentative insensée. Tout annonce le meilleur esprit dans les départements méridionaux. La tranquillité publique est assurée. »