‹ Histoire de la RestaurationChapitre 314 sur 325 · DISPOSITIONS SINISTRES DE BLUCHER · texte numérisé non relu

DISPOSITIONS SINISTRES DE BLUCHER

meut qu'il suspendrait les hostilités quand il serait arrivé à Paris, pourvu qu’on lui livrât Bonaparte, Yincenueset les places frontières. »

11 n’y avait plus dès lors de possible qu'une fuite clandestine, et il n’y avait pas un moment à perdre si on voulait la tenter. Les têtes de colonne des coalisés étaient à Compiègne ; ils pouvaient bientôt pousser des reconnaissances jusqu’à la Mahnaison. L’Empereur se rendit enlin à l’évidence, et promit de partir incognito. Decrès, qui était venu à la Malmaison, retourna à Paris pour ordonner les préparatifs nécessaires. Mais, dès qu’il fut parti, l’Empereur eut un de ces retours vers l’action et vers la puissance qui avaient signalé son séjour à l’Élysée et à la Malmaison. Comme un flambeau près de s’éteindre, son génie et sa volonté jetèrent une dernière lueur. On entendait dans la direction de Compiègne une forte canonnade. Il dicta rapidement une lettre, prescrivit quelques préparatifs, fit venir le général Becker, et de son gardien faisant son lieutenant et son ambassadeur : « Le quartier général de l’ennemi, lui dit-il, est à Compiègne, à Senlis; ses batteries s’avancent au delà; il sera demain aux portes de Paris ; le gouvernement provisoire est aveugle. Il faut être insensé ou traître pour ne pas voir en plein la mauvaise foi de l’étranger. Ces gens-là, qui croient gouverner, n’entendent rien à leur propre salut : qu’ils me laissent faire ! »

Comme Becker restait sans réponse, sans résistance, devant ces injonctions, ce geste, cette voix habituée à être obéie, l’Empereur continua d’un accent plus pressant encore : « Vous le sentez, général, tout est perdu, tout est à terre à cette heure. Eh bien, qu’on me rende le commandement de l'année ; elle me reconnaîtra, et moi je m’engage à vaincre à sa tête. Vous allez remettre ma demande à la commission exécutive. Partez à l’instant; une voiture est prête. Expliquez-leur bien que je ne songe pas à reprendre le pouvoir ; je veux battre

LES CENT-JOUnS.

l’ennemi, l’écraser devant Paris, vous couvrir tous par une victoire, et contraindre les chefs de la coalition à vouloir la paix. Cela fait, je poursuivrai nia route vers l’exil. Allez, général, je me lie à vous. Secondez-moi en ceci, et vous ne me quitterez plus »

Subjugé par l’ascendant de son prisonnier, le général Decker partit à l’instant môme porteur de sa lettre, dont le point de départ était cette pensée, qu’en renonçant à régner sur la France il n’avait pas renoncé à la défendre, et qui se terminait ainsi : « La marche accélérée des ennemis sur la capitale ne permet de conserver aucun doute sur leur mauvaise foi. Dans ces graves circonstances, Messieurs les membres de la commission du gouvernement, je demande à servir une dernière fois la France; je m’offre pour la défendre et je jure de la sauver. »

Quand Fouché lut cette lettre, que le général Becker lui remit aux Tuileries où siégeait le gouvernement provisoire, il se crut joué ; le sang-froid impassible qu’il affectait depuis le commencement de cette crise, se démentit un instant : « Que pensez-vous de cela, dit-il à ses collègues? Je crois qu’il se moque de nous. Battus ou battants, nous serions bien lotis avec un pareil défenseur! Allons donc, c’est trop fort! » Carnot seul, qui voyait dans cette proposition un retour à sa première pensée , l’appuya avec quelque chaleur. 11 voyait déjà la « France délivrée du joug de l’étranger par la victoire, et, dans l’orgueil de sa force, indomptable à tout autre joug que celui des lois. » Ce fut pour Fouché le sujet d’une intarissable raillerie. « Toujours enthousiaste, toujours généreux,

I . M. Villemain, après avoir reproduit ces paroles, ajoute : « Voilà coque dix fois, en 1 810, j'ai entendu conter au général Becker, encore député et bien traité par la Restauration, à laquelle il adhérai! sans vains protestation ni lèie exagéré. » (IssCtnt-Jourt, page lîl.) M. Fleury de Chaboulon raconte de la même manière cette scène, à laquelle il assista.

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