NAPOLÉON PARLEMENTE AVEC LES ANGLAIS
satisfaction qu’éprouve tout bon Américain à molester l’Angleterre. Cette proposition fut écoutée avec distraction. Napoléon avait déjà accueilli la pensée de traiter avec les Anglais. Confiné dans l'ile d’Aix, sans retour possible vers Rochcfort, sans issue ouverte vers la haute mer, et décidé, comme il l’était, à ne pas tenter d’aventure, il faut reconnaître qu’il n’avait pas autre chose à faire. Il importait même qu'il se hâtât, car il était indiqué qu'on emploierait la force pour faire une descente sur l’ile d’Aix et s'emparer de sa personne.
Le 10 juillet, il envoya le duc de Rovigo et le comte de Las- Cases à bord du liellërophon, commandé par le capitaine Maitland, et alors commencèrent des pourparlers. Les négociateurs ouvrirent ces pourparlers en demandant, question oiseuse et destinée seulement à engager le débat, si l’Empjereur pourrait se rendre en Amérique avec les deux frégates françaises, ou s’embarquer pour la même destination sous pavillon neutre. Le capitaine Maitland répondit, comme ou pouvait s’y attendre d’après la sévérité du blocus, « qu’il ne pouvait permettre à aucun vaisseau armé de sortir des eaux de Rochefort. Il était également contraire à ses instructions de laisser, sans une autorisation de l’amiral Hotham, l’Empereur partir sous pavillon neutre. » Il proposa d’en écrire à son supérieur et lui écrivit en effet pour prendre ses ordres sur l’ouverture qui venait de lui être faite, eu disant cependant au duc de Rovigo : « Quel gage l’Empereur pourrait-il donner à l’Angleterre qu’une fois aux Etats-Unis, il n’en reviendrait pas en obligeant l’Angleterre et l’Europe à recommencer les sacrifices d’or et de sang que son retour de l’ile d’Elbe a causés? » Les deux interlocuteurs, qui prolongeaient la conversation à dessein, insistaient sur la sincérité de l’abdication de l’Empereur, et sur sa résolution inébranlable de descendre pour jamais de la scène du monde. Il regardait, disaient-ils, son rôle comme fini, et n’aspirait plus qu’au repos de la vie
LES CE\T-JOURS
privée. Alors, le capitaine Maitland prononça ces paroles si souvent commentées depuis : « S’il en est ainsi des dispositions de Napoléon, pourquoi ne pas demander un asile en Angleterre? »
Ces paroles étaient bien vagues, et il fallait que l’Empereur fût réduit à une grande extrémité, connue il l’était eu effet, pour y prendre le point de départ d’une résolution. Le capitaine du Bellérophon n’offrait rien, ne promettait rien, et n’avait qualité pour rien promettre ni pour rien offrir. Il énonçait seulement une pensée sous la forme d’une question :
« Pourquoi ne pas demander un asile en Angleterre? » Il semble que, d’après les règles les plus simples de la prudence humaine, Napoléon, traitant avec des ennemis dont il avait souvent dénoncé les haines implacables, devait attendre la réponse du gouvernement anglais, pour savoir s’il déférait à son désir. Il n’en fit rien. Le 13, il écrivit au prince régent une lettre ainsi conçue : « Altesse Royale, en butte aux factions qui divisent mon pays et l'inimitié des plus grandes puissances de l’Europe, j’ai terminé ma carrière politique, et je viens, comme Thémistocle, m’asseoir au foyer du peuple britannique. Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de Votre Altesse comme du plus puissant, du plus constant et du plus généreux de mes ennemis. »
Le 14 juillet, le comte de Las Cases et le général Lallemand, réunis à bord du Bellérophon , demandèrent au capitaine s’il avait reçu la réponse de l’amiral. Le capitaine déclara ne pas l’avoir reçue. Après le déjeuner que Maitland offrit aux deux envoyés, la conversation reprit, et le comte de Las Cases dit « que l’Empereur était si désireux de ne pas prolonger l’effusion du sang humain, qu’il se rendrait en Amérique en laissant au gouvernement anglais le choix du moyen , fût-ce sur un navire de guerre anglais. » Le capitaine Maitland répondit « qu’il n’était autorisé à accéder à aucun arrangement de ce
LETTRE DE NAPOLÉON Al RECENT. 6G3
genre, et qu’il ne croyait pas que son gouvernement voulût y consentir; mais, ajouta-t-il, je pense que je puis aller jusqu’à recevoir Napoléon à mon bord pour le transporter en Angleterre. Si néanmoins il adoptait cette idée, je ne saurais prendre aucun engagement quant à la réception qu'il pourra trouver, attendu que, même digis le cas dont j’ai fait mention, j’aurai agi sous ma propre responsabilité, et sans avoir la certitude que ma conduite dût obtenir l’approbation du gouvernement britannique » Le comte de Las Cases termina l’entretien du 14 juillet par ces paroles qui s’expliquent facilement, puisque Napoléon avait écrit, dès le 13, sa lettre au prince régent : « Tout bien considéré, je fais peu de doute que vous verrez l’Empereur à bord du Bellérophon. »
Dans cette même journée du 14, le colonel Gourgaud partait sur un navire léger de la croisière anglaise , le Sianei/, pour porter la lettre de l’Empereur au prince régent, et le capitaine Maitland adressait au secrétaire de l’amirauté le rapport suivant, qui semble devoir faire foi, car si l’on peut soupçonner cet officier d’avoir voulu tromper Napoléon , on ne saurait le soupçonner d’avoir voulu tromper son gouvernement : « Pour l’instruction des lords commissaires de l’amirauté, je dois vous informer que le comte de Las Cases et le général Lallemand sont venus aujourd’hui à bord du vaisseau de S. M. placé sous mon commandement, avec une proposition du comte Bertrand pour moi, afin que je reçoive à bord de mon vaisseau Napoléon Bonaparte , dont l’intention est de se livrer ( for the pur pose of throwing himself on gcnerosity) à la générosité du prince régent. Me considérant comme autorisé par l’ordre secret de
I. Sir Waller Senti, auquel noua empruntons ce» délai!», dit avoir sous les yeux, en écrivant, le journal du capitaine Maitland : • In tliia most important conférence we liold it injusl to captain Maitland to uae any otlier worda than hia own, eopied from Ida journal, the original of whlch wc liave ourselves the advantage of aeeing. • {Lifo of Napoléon Buomiparlc, t. IX, p. 67.)
LES CENT-J O U US
leurs seigneuries, j’ai accédé à la proposition, et il doit s’embarquer à bord de ce vaisseau demain matin. Pour qu’il ne puisse s’élever aucun malentendu, j’ai positivement et clairement expliqué au comte de Las Cases que je n’ai d’autorité d’aucune sorte pour accorder quelque condition que ce soit, et que tout ce que je pouvais faire c’était de transporter Napoléon et sa suite en Angleterre, pour y être reçu de telle manière que S. A. R. le jugera convenable »
Le lî> juillet, Napoléon, sans attendre ni de plus amples éclaircissements de l’amiral, ni une réponse du gouvernement, anglais, s'embarqua sur le brick français l'Êpervier et lit gouverner vers leBellérophon. Legénéral Ilecker,le duc de Rovigo, les généraux Bertrand, Lallemand, M. et madame de Montholon et leurs enfants, le comte de Las Cases et son jeune lils raccompagnaient. Il avait en outre une suite de près de cinquante personnes. La violence du vent et le courant de la marée contrariant la marche de l'Epervier , le capitaine Maitland envoya son canot au-devant du brick. 11 y eut à bord de ce bâtiment comme un long gémissement entrecoupé de cris de : vive r Empereur , quand Napoléon descendit du brick français dans la chaloupe anglaise. Le général Becker voulait l’y suivre, mais Napoléon, le repoussant doucement, lui adressa ces paroles, qui indiquent que sa confiance était moins complète qu’il ne l’a affirmé depuis : « Retirez-vous, général, il ne faut pas que vous alliez plus loin. Je ne veux pas qu’on puisse croire qu’un Français soit veuu me livrer à mes ennemis. « Si près de monter à bord du Bellcrop/ton, il ne les appelait pas ses hôtes, il leur donnait leur véritable nom, « mes ennemis. »
11 fut reçu avec respect, mais on ne lui rendit pas les honneurs réservés aux souverains. L’Angleterre restait en cela conséquente avec elle-même : elle ne lui avait jamais reconnu
1 . Waller Scott, Life o) Nupoleon Bnonaparie, tome IX, page 13.