LA DÉCISION DF. I.’ ANGLETERRE EST NOTIFIÉE A NAPOLEON
pereur la lettre de lord Melville, premier lord de l’amirauté. 11 y était dit « qu’il serait contraire aux devoirs des ministres anglais envers leur souverain et ses alliés de laisser au général Buonaparte les moyens et l’occasion de troubler encore la paix de l’Europe; qu’en conséquence, l'ile Sainte-Hélène avait été désignée pour sa future résidence; qu’elle était choisie pour cet usage, parce que la situation du lieu permettait qu’il jouît de plus de liberté qu’on ne pourrait lui en accorder partout ailleurs avec le même degré de sécurité; qu’à l’exception des généraux Savaryet Lallemand, le général Buonaparte pourrait faire choix de trois officiers supérieurs pour l’accompagner avec son médei in à Sainte-Hélène ; qu’une suite de douze domestiques lui serait également accordée ; que les personnes autorisées à l’accompagner seraient sujettes à certaines restrictions et ne pourraient avoir la liberté de quitter l’île sans l'autorisation du gouvernement britannique. Enfin, il était annoncé que l’amiral sir John Cockburn, nommé commandant supérieur du cap de Bonne-Espérance, serait immédiatement prêt à appareiller pour conduire le général Buonaparte à Sainte-Hélène ; il était donc à désirer qu'il indiquât sans retard les personnes qui devaient l’accompagner. »
L’Empereur avait écouté sans émotion apparente la signification des volontés de l’Angleterre. On lui demanda, comme à ceux à qui l’on vient de lire leur arrêt, s’il avait quelques observations à présenter. Alors il prit la parole à son tour, et protesta de la manière la plus solennelle contre les ordres dont lecture venait de lui être donnée. « Le ministère anglais, ajouta-t-il, n’avait pas le droit de disposer de sa personne ; il en appelait au peuple anglais et aux lois du pays , et priait ceux qui l’écoutaient de lui dire devant quel tribunal il devait porter cet appel. Sa voix, douce et calme en commençant, s’était peu à peu élevée : « Je suis venu me « confier volontairement à la générosité de votre nation, s’é-
LES CENT-JOL’ItS.
« cria-t-il. Je ne suis pas prisonnier de guerre; si je l’étais, « j’aurais le droit d'être traité conformément au droit des « gens; mais je suis venu vers ce pays comme passager à « bord d'un de vos vaisseaux, après une négociation préalable « avec le commandant. S’il m’avait dit que je serais prison- « nier, je ne serais pas venu. Je lui lis demander s’il voulait « me recevoir à son bord et me transporter en Angleterre. « L 'amiral Mailland répliqua qu’il le voulait bien, ayant reçu « on prétendant avoir reçu des ordres particuliers de son gou- « vernement relatifs à moi. C’était donc un piège qu’on m’a- « vait tendu? Je vins à bord du navire anglais, comme je « serais entré dans une ville d’Angleterre : un vaisseau, un « village, c’est la même chose. Quant à File Sainte-Hélène, ce « serait mon arrêt de mort. Je demande à être reçu citoyen « anglais. Combien d’années faut-il pour acquérir le droit « d’être naturalisé? »
Avec cette gravité anglaise qui ne se dément devant l’étrangeté d’aucune question , sir Henry Bunbury répondit qu’il croyait quatre années nécessaires.
« Très-bien, reprit Napoléon. Que le prince régent me place « pendant ce temps sous telle surveillance qu’il jugera conve- « nable ; qu’il désigne une maison de campagne au centre de « l’île, à trente lieues de tout port de mer, qu’il délègue un « officier pour examiner ma correspondance et inspecter mes « actions; ou si le prince régent me demandait ma parole « d’honneur, peut-être la donnerais-je. Alors je jouirais d’une « certaine liberté personnelle, et je me livrerais librement à « l’étude. Quant à Sainte-Hélène, je ne pourrais pas y vivre « trois mois; avec mes habitudes, ce séjour serait mortel à « ma constitution. Je suis habitué à faire vingt milles à cheval « par jour. Que deviendrais-je sur ce petit rocher au bout du « monde? Non, Botany-Bay vaut mieux que Sainte-Hélène. « Je préfère la mort au séjour de Sainte-Hélène. Et quel bien
l’ HOTE STATION DE NAPOLÉON.
« peut vous faire ma mort? Je ne suis plus désormais un sou- « verain. Quel dommage peut résulter de mon existence « comme personne privée au cœur de l’Angleterre et sous « telle restriction que le gouvernement jugerait conve- « nable ? »
Lord Keith et sir Henry Bunbury, impassibles et silencieux, laissaient parler l’Empereur, en se contentant de lui faire observer qu’ils n’avaient pas qualité pour accepter un débat suide semblables questions, et que leur unique mission était de lui apporter la communication qu’ils venaient de lui faire. Napoléon parla longtemps sur ce ton sans être interrompu, insistant sur la préférence qu’il avait donnée à l’Angleterre : « J’aurais pu m’adresser à mon beau-père, dit-il, ou à l’em- « pereur Alexandre, qui est mon ami personnel ; nous sommes « devenus ennemis parce qu’il voulait annexer la Pologne à « ses Etats, et que ma popularité parmi les Polonais s’est « trouvée en travers de sa route. Hors cela, il était mon ami et « ne m’aurait pas traité ainsi. Si votre gouvernement agit « ainsi, il vous couvrira de honte aux yeux de l’Europe. Votre « propre nation blâmera cette conduite. Vous ne savez pas le « sentiment que ma mort soulèvera en France et en Italie. « A présent, on a dans ces contrées une grande opinion de « l’Angleterre. Si vous me tuez, cette opinion sera détruite, « et bien des vies anglaises payeront ma vie. Qui me forçait à « faire la démarche que j’ai faite? Le drapeau tricolore flottait « encore à Nantes, à Bordeaux et à Uochefort ; l’armée n’avait « pas encore fait sa soumission, ou même, si j’avais pris le « parti de me rejeter en France, qui pouvait m’empêcher d’y « rester caché plusieurs années dans les rangs du.peuple, qui « m’est si dévoué ? »
Sans cesse il revenait sur le piège qu’il disait lui avoir été tendu, et sur le déshonneur qui en résulterait pour l'Angleterre. Puis, après être descendu jusqu'aux paroles les plus fa-
LES CKNT-JOIRS.
milières sur le besoin qu’il avait d’exercice et sur la vie qu’il comptait mener en Angleterre si on l’admettait à y vivre, il se relevait par un de ces bonds imprévus qu’il avait dans la conversation comme sur le champ de bataille : « Rappelez- « vous, disait-il avec hauteur, ce que j’ai été, et quelle place « j’ai tenue parmi les souverains de l’Europe. Celui-ci briguait « mon appui, cet autre me donnait sa iille. Tous recher- « choient mon amitié. J’étais reconnu empereur par toutes les « puissances, hormis l’Angleterre, et elle-même m’avait aupa- « ravuut reconnu comme premier consul. Voire gouvernement « n’a pas le droit de m’appeler le général Bonaparte, je suis « prince ou consul, et je devrais être traité comme tel, s’il y a « un traitement pour moi. Quand j’étais à l'île d’Elbe, j’étais « aussi bien souverain dans cette lie que Louis XVHI sur les » côtes de France. Nous avions nos pavillons respectifs, nos « vaisseaux, nos troupes. Les miennes, il est vrai, ajouta-t-il « avec un demi-sourire, étaient un peu moins nombreuses, •i J’avais six cents hommes, il en avait deux cent mille. Finale lement, je lui ai fait la guerre. Je l’ai défait et détrôné. Il n’y « avilit pas là motif de me priver de mou rang comme un des « souverains de l’Europe. »
Après les paroles de réprobation et l’espèce d’anathème jeté sur l’Angleterre dans le cas où elle persisterait dans son dessein, le retour continuel à la manière dont il était monté sur le Bellcrophon et l’invocation du droit des gens et des lois anglaises , ce qui revenait le plus souvent dans son discours, c’était le serment de mourir plutôt que d’aller à Saint-llélcne. 11 n’irait pas; on ne réussirait pas à l’y conduire; la mort lui semblait préférable; il n’avait aucun motif de tenir à la vie. Enfin il termina en demandant instamment à l’amiral Keith de ne point tenter de le faire transporter à bord du Norl/uimbevland avant que le gouvernement anglais connût sa réponse, et il pria sir llenry Buuburv de transmettre cette réponse aux