I.ES CENT-JOURS
leur silence et leur impassibilité, comme Fouché s’est défendu par son indifférence et son astuce.
Plusieurs choses sont cependant à considérer dans les paroles de l’Empereur. D’abord le calcul, la tactique avec lesquels il prépare le rôle qu’il veut jouer devant l’histoire. Sa lettre, taillée dans le marbre avec ce caractère de grandeur antique qu’il savait donner à ses paroles, est écrite pour la postérité qui la lira par-dessus l’épaule du régent. Au fond l’Empereur met dans une action inévitable, car il était le prisonnier des Anglais depuis qu’il était dans l’île d’Aix, cet art suprême qu'il savait, aux jours de sa puissance, imprimer à tous ses actes; comme le gladiateur antique, il se drape en tombant. Ce n’est pas tout. Au moment où l’épée lui échappe dans sou duel implacable avec l’Angleterre, il recommence par la parole ce duel qu’il continuera par la plume sur le rocher de Saint- Hélène en vouant la (îrande- Bretagne à l’exécration de la postérité. L’anathème auquel, pendant quatre ans, il ajoutera chaque jour un gémissement accusateur et une malédiction, commence sur le Bellérophon. Mais ce qu’on trouve de plus instructif et de plus beau dans ces paroles, c’est cet appel tardif aux lois, au droit, à l'équité, appel plein d’enseignemeut dans la bouche de l’homme de la force et du pouvoir absolu.
Avec l’Angleterre comme avec le gouvernement provisoire, il ne put gagner que quelques jours par ses efforts obstinés. Il avait parlé à Las Cases de ces morts romaines qui dénouent les tragédies au moment où l’acteur est lus de son rôle. Montholon, Lallemand, tîourgaud, disaient au capitaine Maitlaud que si l’Empereur, décidé à mourir, réclamait leur office , ils ne le lui refuseraient point; leur position désespérée, ils étaient sur la liste des exceptés de l’amnistie et craignaient d’être livrés au gouvernement français, les jetait dans cette voie. Après toutes ces démonstrations, qui peut-être n’étaient qu’un argument de plus, Napoléon eut e bon esprit de dédaigner
DÉPART DE iSAPOLÉON POUR SAINTE-HÉLÈNE.
l’immoralité vulgaire de ce dénoùment commode, et le courage de vivre. Quand il vit que la résolution de l’Angleterre était inébranlable, il se résigna. Le 4 août 1811! , Napoléon, après être resté dix jours en vue de l’Angleterre, fut averti qu’il serait transféré le lendemain sur le Northumberland et conduit à Sainte-Hélène. 11 ne parla plus de résistance, mais il fit remettre à l’amiral Keith la protestation suivante qui achevait de dessiner la position qu’il voulait prendre devant la France, l’F.urope et la postérité :
« Je proteste solennellement, à la lace du ciel et des hommes, contre la violence qui m'est faite, contre la violation de mes droits les plus sacrés et l’emploi de la force pour disposer de ma personne. Je suis venu librement â bord du Bellérophan ; je ne suis pas le prisonnier, je suis l'hôte de l'Angleterre. Je suis venu à l'instigation du capitaine qui a dit avoir îles ordres de me recevoir à son bord et de me conduire en Angleterre avec ma suite si cela m'était agréable. Je me suis présenté de bonne foi. Assis à bord du tiellérophon, j'étais sur le foyer du peuple anglais. Si le gouvernement, en donnant l'ordre au capitaine de me recevoir ainsi que ma suite, n'a voulu que me tendre une embûche, il a forfait à l’honneur et flétri son pavillon. Si cet acte se consommait , c'est en vain que les Anglais voudraient parler désormais de leur loyauté, de leurs lois, de leur liberté. La foi britannique aura péri dans l’hospitalité du Bellérophon. J'en appelle à l'histoire; elle dira qu’un ennemi qui fit vingt ans la guerre aux Anglais vint librement dans son infortune chercher un asile sous ses lois. Quelle preuve plus éclatante pouvait-il vous donner de son estime et de sa confiance? Mais comment répondit-on en Angleterre à une pareille magnanimité? On feignit de tendre une main hospitalière à cet ennemi, et, quand il se fut livré, on l'immola! »
Le 7 août Napoléon était transporté sur le Northumberland , qui, le 8 août, fit voile pour Sainte-Hélène, où la crainte commune de l’Europe avait marqué la place de la prison et de la tombe de son grand ennemi. Napoléon pouvait partir, il laissait sa vengeance derrière lui.
L’aventure des Cent-Jours était terminée. Mais après avoir
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LES CENT-JOURS
fait couler notre sang de toutes nos veines , elle devait peser longtemps et lourdement sur nos finances, sur notre territoire envahi, sur les partis profondément divisés, sur l’armée, sur l’administration , sur la moralité nationale, sur la liberté politique, et sur le gouvernement qui allait avoir à souscrire tant et de si pénibles sacrifices, à fermer tant et de si douloureuses plaies. Elle laissait derrière elle des divisions, des haines, des blessures cuisantes, des rancunes mortelles, des soupçons, des colères, des défiances profondes, des réactions inévitables, des larmes, du sang, des obstacles, des difficultés, j’allais dire des impossibilités , de tout genre. Quant aux diverses scènes que nous venons de retracer, c’est à coup sûr le plus triste moment delà vie de l’Empereur. Pour ceux qui, sans l’aimer, sans se dissimuler ses torts, ses fautes et le mal qu’il fit à la France par son dernier et impardonnable coup de dé, se souviennent de ses glorieuses actions et respectent surtout sur son front ce sceau de grandeur empreinte de la main de Dieu sur les puissantes natures dont il se sert pour faire mouvoir les affaires humaines , il y a quelque chose de profondément affligeant dans le spectacle de ces dernières journées. Cet homme de génie, dont la pensée était si lucide, la résolution si prompte, l’action si impétueuse, ne sait plus ni se résoudre, ni agir, ni rester, ni partir à propos. 11 se débat convulsivement contre sa destinée et chicane les obstacles qu’il ne peut vaincre. Nous prions ceux qui veulent que tout ait été faible et inhabile dans Louis XVI de méditer sur cet enseignement. Voilà un homme qui a mené le monde au doigt et à l’œil , qui a pétri l’Europe dans ses mains , devant qui la France s’est tue pendant des années. Les circonstances venant à changer, le talisman de la victoire ayant été brisé au dehors par la Providence dans les mains du conquérant , la force d’opinion qui lui a rendu tout possible, tout facile à l’intérieur, venant à se retirer de lui, le même homme n’est plus que fai-