‹ Histoire de la RestaurationChapitre 48 sur 325 · ETAT DES ESPRITS A PARIS · texte numérisé non relu

ETAT DES ESPRITS A PARIS

tère. Les nouvelles de Lyon changèrent complètement l’attitude des membres du gouvernement; leurs inquiétudes personnelles, la présence des Chambres, le mouvement de l’opinion, les précipitèrent dans une activité fébrile. Après avoir eu une confiance exagérée, on tombait dans un excès contraire.

Il faut le dire, ce terrible cri de trahison, qui équivaut en politique au cri de sauve fui peut sur le champ de bataille, retentissait dans les rues, dans les journaux, dans les salons, jusqu’aux Tuileries, autour des princes et sur les marches du trône. Au lieu d’attribuer à leurs causes naturelles l’indécision et la faiblesse des généraux et l’entrainement des troupes, on voulait voir partout les effets d’une vaste conspiration qui existait sur plusieurs points, mais qui n’était ni aussi générale ni aussi habilement combinée qu'on voulait le croire. Les soupçons, grossis et répétés par les échos, finireut par atteindre le maréchal Soult. Depuis qu’il était ministre de la guerre, il n’avait point marchandé les témoignages de dévouement; ses proclamations avaient été au niveau de la passion politique provoquée parle retour de l’ile d’Elbe; toutes les mesures qu’il avait prises avaient été arrêtées eu conseil des ministres et de concert avec M. de Itruges, et si l’on avait écouté ses avis, empreints de la jactance méridionale, au lieu de chercher une force morale dans l’opinion et de convoquer les Chambres, on aurait tenté de résoudre le problème de haute lutte et par le seul emploi de la force matérielle. N’importe. Comme les événements n’avaient point répondu à ses paroles, et que les troupes envoyées contre Bonaparte s’étaient ralliées au drapeau tricolore, on soupçonna d’abord, on dit ensuite tout bas et bientôt après tout haut que ces troupes avaient été échelonnées à dessein par la trahison sur toutes les étapes militaires que l’Empereur devait parcourir du golfe Juan à Paris. Un reprochait aussi au maréchal d’avoir, par son ordonnance du 9 mars, convoqué et organisé provisoirement en corps les

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officiers à demi-solde dans les chefs-lieux de département. Le péril et le malheur rendaient injuste : on oubliait que le ministre de la guerre avait reçu l’ordre formel de disposer les troupes sur la ligne de Lyon pour repousser l’agression de Murat ou pour l’attaquer au besoin. Quant ù l’organisation des officiers à demi-solde, il y a des circonstances difficiles où l’on n’a que le choix des fautes ; si les organiser c’était préparer des cadres à Napoléon, les laisser <\ eux-mémes c’eût été les livrer ù l’esprit de sédition.

Les têtes étaient tellement montées qu’il fallut ôter le portefeuille au maréchal Snult. Les soupçons contre lui s’élevant de sphère en sphère avaient fini par pénétrer dans l’esprit de M. de Rlacas, auquel on répétait que l’année précédente le maréchal avait, le dernier de tous, soutenu, les armes à la main, la cause de«Napoléon '. M. de Blaeas communiqua à ses alentours ses défiances, en déclarant que s’il acquérait des preuves de cette trahison elle ne resterait pas impunie, et qu’il arracherait au maréchal sa démission les armes à la main s’il ne la donnait pas. Il songeait en même temps à ôter la police à M. Dandré, auquel il l’avait fait confier à cause des bons et fidèles services par lui rendus au Roi pendant son exil. « Avant tout, répétait-il, il faut assurer la sûreté du Roi et celle de l’État. » Les défiances de la foule arrivaient ainsi dans la sphère du gouvernement. Elles se portaient naturellement sur l’administration de la police, cet œil qui, dans les idées du vulgaire, doit tout voir, et qui n’avait pas vu venir l’Empereur, et sur l’adminis^ tration de la guerre, qui représente la force, qui doit tout prévenir ou tout repousser, et qui n’avait pas arrêté la marche de Napoléon. Le maréchal Soult comprit qu’il ne pouvait plus rester utilement au pouvoir devant ce mouvement d opinion. 11 se rendit chez le Roi, et le supplia d’accepter sa démission,

* .J. Pu/, «tj i>olitiijjct de M. de BUcw.

LE MAIIÉCHAL 801'LT REMPLACÉ l*AR LE IM O DE EELTRE. 01

motivée par les bruits odieux qui couraient dans Paris; en même temps il déposa son épée aux pieds du Roi et lui demanda des juges. Louis XVIII accepta sa démission et lui rendit sou épée, en lui disant qu’il était bien assuré qu’il ne la tirerait jamais que pour sou service, et que ce jugement porté par le Roi lui-même était la marque la plus éclatante de satisfaction qu’il pût donner à sa conduite. M. Dandré ne fut destitué de ses fonctions que quelques jours plus tard. 11 avait refusé de faire arrêter un certain nombre de personnages bonapartistes que le ministère regardait comme les membres actifs de la conspiration, et pour motiver son refus, il avait allégué que ces arrestations feraient éclater un soulèvement dans Paris. Ses opinions étaient trop connues pour qu’on l’accusât de trahison, mais on le taxait d’incapacité et de pusillanimité. Comme il arrive dans ces situations, trop fortes pour la volonté et le génie de ceux qui sont au pouvoir, ou s’agitait sans agir, et l’on changeait d’hommes faute de pouvoir changer les choses.

Le Moniteur du 1 1 mars annonça la nomination du duc de Feltreau ministère de la guerre. C’était une preuve de dévouement que d’accepter ces fonctions dans l’extrémité des circonstances. Ce changement rassura pour un moment les esprits. On chercha en outre à les satisfaire en multipliant les ordonnances. Le 12 mars, le Roi signa l’ordre à tous les militaires de rejoindre leur corps ; un ordre pour la formation de bataillons de réserve, composés dans chaque département de militaires rentrés dans leurs foyers après le 1" avril 1814; nue ordonnance instituant, près de chaque corps d’année et dans chaque cheflieu de département, des conseils de guerre, chargés déjuger suivant la rigueur des lois l’embauchage et la désertion ; une ordonnance qui décrétait la mise sur pied de tous les gardes nationaux du royaume et leur armement; la formation de bataillons de volontaires partout où il s’en présenterait. En même temps, les ministres de l’intérieur et de la guerre étaient

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chargés de porter aux Chambres un projet de loi pour accorder des éloges publics à la garnison d’Antibes: le général f.orsin, qui la commandait, recevait le grand cordon de Saint-Louis. Les mêmes éloges devaient être votés aux garnisons de Lille, Cambrai et La Père. Des récompenses nationales étaient demandées aux Chambres pour les maréchaux Macdonald et Mortier. Enfin, la réunion des conseils généraux et leur permanence étaient proposées, et l'on voulait que leurs attributions extraordinaires s’étendissent à toutes les mesures nécessaires à la défense du pays. L’activité législative, impuissante contre une situation qui marchait si vite, débordait ; l’action militaire, qui pouvait seule trancher le nœud gordien, échappait au gouvernement.

Le gouvernement royal avait encore une espérance : il comptait sur le maréchal Ney. Nul homme de guerre n’avait autant d’ascendant sur le soldat, et ses combinaisons vives et hardies sur le champ de bataille pouvaient, en brusquant l’attaque, déconcerter les moyens par lesquels Napoléon avait jusque-là entraîné les troupes envoyées contre lui. De tous les maréchaux, c’était celui que Napoléon redoutait le plus'. Il était naturel que ce fût celui dans lequel Louis XVIII mit la plus grande confiance. A la nouvelle du débarquement de Napoléon, le maréchal Ney était accouru à Paris. Il avait offert au Roi son dévouement et son épée, et, en taxant de folie le retour de l’ile d’Elbe, il avait dit avec beaucoup de chaleur à Louis XVIII, en lui baisant la main, que « s’il atteignait l’ennemi du Roi et de la France, il le ramènerait dans une cage de fer*. » Le maréchal avait été chargé par le Roi du comman-

1. • Il rrui^nail , (lit lu duc de Rotigo en révélant ce fait, qu'il ne cherchât l'occasion de l'attaquer, et n'rnpageât la lutte; aussi ne un borna-t-il pas â lui adresser la proclamation que l'on envoyait dans toutes les directions. » [Ht'innircs du duc de Hociyo, tome VII, page 350.)

2. Noua citons textuellement ces paroles d'après la note envoyée dans les

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