IMPUISSANCE DU MINISTÈRE
dement du corps d’armée qui se formait à Besançon, et à la tête duquel devait être envoyé le duc de Berry, pour agir de concert avec les corps d'armée placés sous les ordres du comte d’Artois et du duc d’Angoulêrae. Le comte de Bourmont, investi depuis l’année précédente du commandement de la sixième division militaire, et qui avait formé ce corps de troupes par les ordres du maréchal Soult, l’avait fait filer sur Lous-le-Saulnier, et s’y était rendu lui-même ainsi que le général Lecourbe. Depuis que l’armée de Lyon n’existait plus, on espérait encore que le maréchal Ney, se portant par un hardi mouvement de flanc sur Napoléon, parviendrait à l’arrêter. C’était donc sur ce point que les regards étaient fixés.
En attendant les événements, le ministère et les Chambres occupaient la scène politique sans la remplir, comme il arrive quelquefois au théâtre quand les principaux personnages laissent la première place aux confidents. Le ministère portait en lui-même un principe d’impuissance et d'inertie qui ajoutait aux difficultés déjà si graves de la situation ; composé d’éléments hétérogènes , de caractères disparates rapprochés par le hasard des événements , et non par l’harmonie ou la transaction des idées, il n’était pas mû par un esprit unique, mais travaillé par les tendances contradictoires qui s’étaient manifestées avant la crise, et qu’elle avait rendues plus vives et plus tranchées. Personne dans son sein n’avait une supériorité assez marquée pour donner l'impulsion ; personne n’était tissez modeste pour la recevoir. Louis XVIII n’avait pas cet esprit d’initiative et de direction politique qui aurait pu imposer sa pensée à un ministère désuni. Il n’entendait pas ainsi le rôle de la royauté; elle n’avait pas, selon lui, à tracer le plan à suivre,
derniers jours de mars ISIS aux puissances étrangères et à la duchesse d Angoiilème. (Papiers politique* de M. de Illacas.)
RETOfn DE L’iLF, D'ELBE.
mais seulement à lui donner la force et l’exécution, quand le ministère se serait mis d’accord pour présenter ce plan. Alors ni l’énergie, ni le courage n’auraient fait défaut à Louis XVIII, qui poussait, à un très-haut degré le respect de lui-méme et de la royauté. Mais, loin de pouvoir se mettre d’accord sur la conduite à tenir, le ministère était plus que jamais livré à ses dissensions intestines.
Au milieu des nuances diverses dont il se composait, deux opinions contradictoires, deux volontés opposées, deux caractères irréconciliables, deux hommes qui s’étaient voué une mutuelle antipathie se heurtaient, c’étaient l'abbé de Montesquieu et le baron de Vitrolles. L’abbé de Montesquiou, sorti des assemblées des premiers temps de la Révolution, croyant à l’influence irrésistible des idées qui y avaient prévalu, absolu dans ses opinions, hautain , brusque, et supportant mal la contradiction, ne voyant de politique applicable que dans les satisfactions données, les concessions faites au parti constitutionnel , d’espoir que dans son concours dans les Chambres et hors les Chambres, appréhendait toutes les mesures qui mettaient en jeu l’élément purement royaliste, comme isolant la royauté de l’esprit général de la France. Dans des circonstances ordinaires, il aurait pu avoir raison, du moins quant aux idées qu’il émettait sur le danger de placer exclusivement dans un parti l’action de la royauté, qui doit être une force nationale; mais dans la crise ou l’on se trouvait, ce qui importait c’était de trouver et de trouver vite un obstacle armé à la marche armée de Napoléon, et il était de fait qu’on ne pouvait guère trouver cette force que dans l’élément le plus passionnément engagé contre l’Empire, l’élément royaliste. C’était là la pensée sur laquelle insistait le baron de Vitrolles, à la fois homme de conseil et de main, qui avait contre M. de Montesquiou , outre la répulsion des deux caractères , l'antagonisme d’un homme d’action contre un homme de conseil. Il proposa
l’alarme et la défiance augmentent a paris. 95
do bonne heure de presser l’enrêlement des volontaires, et de faire des préparatifs sur la Loire, qu’il regardait comme la seconde ligne de défense de la monarchie. Au milieu de cos débats stériles , la direction politique tiraillée entre ces deux plans de conduite, et engagée sur deux voies , n' avançait sur aucune, les esprits demeuraient en suspens, et le temps et l’Empereur continuaient à marcher. Cependant on mit à exécution l’idée émise dès le début de la crise, et le duc de Bourbon partit pour l’Ouest. Le 14 mars, il était à Angers. Ce prince convenait h ces populations, parce que, depuis le début de la Restauration, il s’était tenu à l’écart de toute chose : or les populations de l’Ouest avaient vu avec un étonnement inquiet la forme sous laquelle la Restauration s’était accomplie. Elles s’accoutumaient difficilement à la pensée que le triomphe de la cause pour laquelle elles avaient versé le plus pur de leur sang aboutit à ce qu’elles regardaient comme un pacte avec la Révolution.
Les tiraillements qui existaient dans les régions gouvernementales, en neutralisant l’activité du pouvoir, produisaient une vive effervescence dans l’opinion royaliste. On s’agitait partout, parce qu’on n’agissait pas où il aurait fallu agir. C’étaient d’abord des récriminations sans fin et sans utilité contre un fait désormais irrémédiable, l’évasion de Bonaparte de l’ile d'Elbe. Comment ne l’avait-on pas prévue pour la prévenir? Comment au moins n’avait-il pas été arrêté en débarquant? Un murmure général s’élevait contre l’incapacité et l’incurie du ministère, au moment où le pouvoir exécutif aurait eu besoin d’être investi plus que jamais de la coufiauce publique. Les soupçons et les défiances se mêlaient aux récriminations. Les imaginations vivement frappées voyaient partout les trames d’une vaste conspiration, et s'indignaient contre l’administration paresseuse ou inhabile à saisir des conspirateurs qui devaient être partout, puisque partout où Bonaparte se présentait il réussissait sans coup férir. Les plus méfiants étaient tout près
RETOUR DE L’iLF. D’EI.HE.
d’accuser le Moniteur lui-même des mauvaises nouvelles qu’il donnait ; il semblait qu’il livrait les villes, quand il annonçait que leurs portes s’étaient ouvertes devant les impériaux. On alla jusqu’à accuser le muet télégraphe, dont une foule inquiète observait les grands bras toujours en mouvement dans les airs. Pour qui ces signaux continuels, quand le gouvernement ue pouvait, ne devait transmettre des ordres et recevoir des dépêches que deux ou trois fois par jour? 11 ne fallait pas en douter, le télégraphe transmettait des avis à l’ennemi public, et les directeurs, gagnés par les bonapartistes, étaient au nombre des conspirateurs. Ces rumeurs populaires ne trouvaient pas crédit dans les multitudes seulement, elles montaient de proche en proche jusque dans les salons politiques. Il va des circonstances où tout le monde devient peuple pour soupçonner, craindre et dénoncer la trahison. M. de Vitrolles fit venir chez le Roi les frères Chappe, qui dirigeaient le télégraphe depuis la Révolution; ils expliquèrent que, dans les circonstances graves, on s’assurait de la présence des employés télégraphiques à leur poste d’observation et de leur vigilance, en donnant toutes les heures un prenez garde à vous , qui devait être répété sur toute la ligne et qui revenait au centre par un autre signe annonçant que chacun était à son poste. Cette explication plausible satisfit le Roi, mais on ne continua pas moins à répéter dans le public que le télégraphe trahissait '. Puis, comme on voyait que le gouvernement
1. Ces lirulls étaient si accrédités que les frères Chappe écrivirent au Moniteur la lettre suivante, qui fut insérée à la (Indu numéro du 17 mars :
• Taris, I S mars 1 8 1 S.
« Depuis que le gouvernement u fait placer un poste inililaire à l’hôtel télégraphique, on répand dans Paris que les administrateurs des lignes télégraphiques ont été arrêtés. Je vous prie. Monsieur, de publier par la voix (sic) du Moniteur que ce bruit n’a aucun fondement cl qu’il n'a été occasionné que par le placement d'un poste militaire à l'administration télégraphique pour protéger le télégraphe.
« Signi : Chappe frères. »