ON APPREND A VIENNE L’ ÉVASION DE NAPOLÉON
manquait d’idées , tous ceux qui en avaient ou qui croyaient en avoir les apportaient et voulaient les faire accepter; c’était comme un déluge de projets et de plans. Chacun proposait un moyen qu’il croyait naturellement le meilleur, puisqu’il était le sien. L’opinion publique, ignorante, comme elle l’est presque toujours , des faits, s’introduisait dans l’action du gouvernement, et au milieu de tant de sauveurs officieux, la chose publique achevait de périr.
Ce n’était point seulement le gouvernement français qui s’était ému à la nouvelle de l’évasion de Napoléon de l'Ile d’Elbe, et bientôt de son débarquement sur les côtes de Provence, et de sa marche rapide sur le territoire français. Chacun de ses pas retentissait en Europe, et les souverains réunis à Vienne mesuraient aussi avec anxiété les conséquences de cet événement. Par une étrange coïncidence, le 5 mars 1815, c’est-à-dire le jour même où l’on apprenait à Paris le débarquement de Bonaparte sur la côte de Provence, on avait appris à Vienne son évasion de l’ile d'Elbe.
Cette nouvelle était venue surprendre le congrès au milieu d’une de ces fêtes motivées par la présence de tant de tètes couronnées et de la plus brillante aristocratie de l’Europe dans la capitale de l’Autriche. Le ÿ mars, dans la soirée, on représentait dans les salons de l’impératrice un tableau vivant dont le sujet était la première entrevue de Maximilien I" avec Marguerite de Bourgogne, scène historique qui prêtait à un grand développement de luxe et de magnificence, et qui permettait de mettre en relief les beautés les plu^ admirées des cours européennes, confondues en une seule cour. Tout à coup on vit M. de Metternich, qui venait de recevoir un pli, se lever et se pencher vers l’empereur d’Autriche, qui murmura quelques mots à l’oreille de l’empereur de Russie et du roi de Prusse. Les visages des souverains s’assombrirent, et le même nuage passa bientôt sur le front des principaux plénipotentiaires; les
fliftt. de la Rr»taur. II. *
RETOUR DE L*ILE d'eLDE.
regards distraits se détachèrent des scènes splendides et charmantes qui les captivaient tout à l’heure, et un murmure confus de conversations à voix biisse troubla le silence profond qui régnait. Le spectacle fut interrompu; les souverains se retirèrent dans un salon, et les ministres plénipotentiaires formèrent des groupes animés. La nouvelle qui avait interrompu la fête fut bientôt connue de tous. Un message venu de Sardaigne venait annoncer au congrès le départ de Napoléon, embarqué le 20 février avec le petit corps de troupes qui l’avait accompagné à l llc d’Elbe. Quelle était sa destination? on l’ignorait encore. La première pensée fut qu’il se rendait en Italie, et qu’il y avait une partie liée entre lui et Murat, dont le congrès venait de décider la déchéance. A Vienne comme à Paris, quelques personnages politiques affectèrent d’apprendre cet événement avec indifférence; mais le sentiment général fut celui d'une vive préoccupation. Ce ne fut que trois jours après, le 8 mars, que le congrès fut fixé sur le but de l’évasion de Napoléon : un second courrier venu de Sardaigne apporta la nouvelle qu’il avait débarqué sur le littoral de la Provence, dans le golfe Juan, près de la petite ville de Garnies.
Ce jour-là même, le prince de Metternich, le duc de Wellington et le prince de Tallcyrand devaient partir pour Prcsbourg, afin d’annoncer au roi de Saxe que le congrès lui conservait sa couronne, tout en diminuant l’étendue de ses États. Ainsi la politique de la France prévalait dans les conseils de l’Europe, et Louis XV1H conservait au roi deSaxe son sceptre au moment même où le sien était menacé. La gravité de la nouvelle arrivée de Sardaigne ne suspendit point le départ des trois diplomates. Tous trois avaient été diversement affectés, selon la tournure de leur caractère. M. de Metternich, esprit de tempérament et d’habileté un peu timide, eu avait été d’abord déconcerté; l’Autriche, il faut le dire, était la plus proche du péril. Le duc de Wellington avait supporté le coup