‹ Histoire de la RestaurationChapitre 53 sur 325 · ACTIVITÉ STÉRILE A PARIS · texte numérisé non relu

ACTIVITÉ STÉRILE A PARIS

vait, en effet, être très-exactement informé avec une administration de la police qui lui appartenait bien moins qu’à Fouché. Bourrienne, à son entrée en fonction, devait mettre à exécution une ordonnance qui prescrivait l’arrestation de vingt-cinq personnes regardées comme les chefs de la conspiration bonapartiste. Fouché, Davoust, Rovigo, Maret, Bouvier-Dumolard, Flahaut, Excelmans, Montalivet ', étaient les personnages les plus importants inscrits sur cette liste. Les choses étaient si avancées qu’on ne pouvait guère compter, quand il s’agissait de mesures de vigueur, sur la coopération efficace de ceux qu’on employait. Ils songeaient tous à se ménager pour un avenir incertain, et ces rapides péripéties qui changeaient en un moment la scène politique, leur faisant craindre que les suspects du jour ne devinssent les maîtres du lendemain , ils se donnaient des titres éventuels à leur reconnaissance en évitant de les frapper. Ces ménage ments réciproques sont le caractère des époques d’instabilité, d’incertitude et de transition.

Fouché, qui savait user avec ses adversaires de ces sortes de tempéraments, les obtenait à son tour. Se sentant compromis après l'entreprise des généraux Lallemand, Lefebvre- Desnouettes et Drouet d’Erlon , il avait commencé par payer d’audace et demandé une audience au comte d’Artois, qui revenait de Lyon. Le gouvernement était dans un de ces moments de découragement où l’on est disposé à écouter tout homme et à entendre toute chose, parce qu’on espère que l’idée de salut que l’on n’a pas rencontrée soi-mème vous

1 . Nous trouvons dans les Papiers politiques du due de lilaeas une autre liste de quarante noms qui, ajoutés à ceux qui viennent d’étre cités, représentent assez bien ce qu'on pourrait appeler le personnel de la conspiration bonapartiste. Cette liste, dressée le 5 mars, jour où l'on apprit le débarquement de l'Euipereur, porte les noms de : Fain, Etienne, Gourgaud, Norvins, Boula), Tissot, La Valette, Régnault de Sainl-Jean-d'Angél), Méchin, Vandamme, llingucrlol, madame Hamelin, Quinettc, etc.

I1ETOIR DE L’iLE ü’eLDE.

viendra d’ailleurs. L’audience eut donc lieu chez la princesse de Vaudemont. Comme l’unique objet de Fouché était de détourner les soupçons qui pouvaient planer sur sa tète, il se borna à renouveler les conseils qu’il avait donnés dans son entretien avec M. de Blacas. Selon lui, il fallait à tout prix se rapprocher des hommes de la révolution. 11 ajouta seulement que si Bonaparte réussissait, il ne resterait pas trois mois à Paris, et, en suppliant Monsieur de ne songer qu’à sauver le Roi , il promettait audacieusement de sauver lui-même la monarchie pourvu qu’on nommât M. le duc d’Orléans régent du royaume. Était-ce une idée que Fouché mettait en avant, comme un jalon pour l’avenir? N’était -ce pas plutôt une conlidence incomplète murmurée à l’oreille du comte d’Artois pour atténuer l’importance des découvertes qu’on pouvait avoir faites dans ce sens, et donner aux intrigues et aux complots du duc d'Ütrante la couleur d'un dévouement qui aimait mieux servir la monarchie que plaire au Roi? Cette explication, conforme à la tactique ordinaire de Fouché et aux habitudes de la police, est plus vraisemblable que la première.

Ses protestations de dévouement produisirent peu d’impression, car ce fut deux jours après l’entrevue que l’ordre de son arrestation fut signé. Mais il fut exécuté avec une négligence et une hésitation qui devaient en empêcher le succès. Fouché entrant en pourparlers avec les agents, et contestant la légalité de l’ordre dont ils étaient porteurs, eut le temps, pendant les allées et venues de son hôtel à l’état-major de la garde nationale où l’on alla quérir main-forte , et de l’état-major au château, de gagner par un corridor sombre, où il laissa les agents, un escalier dérobé qui le conduisit à une sortie du côté de la rue Taitbout, où l’attendait une voiture. Cette fuite, dont on fit honneur à son sang-froid et à son habileté, n’avait d’ailleurs rien de bien difficile , car les agents envoyés pour l’arrêter n’avaient guère plus envie de le prendre qu’il n’avait

ATTITl'DE DES MINISTRES DEVANT LES CHAMBRES! 105

envie d’être pris. l)u reste ce n’était plus là qu'était le péril. Avant le retour de l’ilc d’Elbe, l’arrestation de ceux qui entretenaient dans l’armée des dispositions hostiles au gouvernement royal, ou qui tramaient des complots révolutionnaires, pouvait avoir de l’importance ; maintenant que Napoléon était sur la terre de France, en contact avec l’armée, et qu’il entraînait tout sur son passage, la question, le péril, tout était où était Napoléon.

Le ministère, avec ses divisions intestines et le défaut d’initiative qui en était la suite, n’avait pu prendre devant les Chambres une attitude ferme et décidée, propre à lui assurer la direction des esprits. 11 semblait qu’il attendit d’elles les idées et le plan qui lui manquaient, et elles attendaient à leur tour de lui, avec plus de raison, un plan de conduite auquel elles auraient donné leur concours, car dans ces circonstances on marche dans les routes ouvertes. 11 résultait de cette attente mutuelle quelque chose d’embarrassé dans ces rapports réciproques des deux pouvoirs.

La Chambre des députés, il ne faut pas l’oublier, car cette circonstance ajoutait à la faiblesse du gouvernement royal, était celle des dernières années de l’Empire. Elle avait protesté par la voix de M. Laîné contre l’absolutisme impérial dès la lin de 1813, et elle avait salué l’ avènement de la Restauration plutôt encore comme l’inauguration d’un gouvernement parlementaire que comme le retour du principe de la légitimité royale. Depuis la promulgation de la Charte, elle s’était jetée avec plus d’ardeur que de réflexion dans la pratique du gouvernement constitutionnel, en poursuivant à outrance l’idéal du régime parlementaire, si séduisant pour un corps politique longtemps sevré d’action, d’influence et de bruit. L’unité d’origine et d’esprit qui avait manqué dans la session de 1814 aux deux grands pouvoirs de l’État, la royauté héréditaire et l’assemblée élue, allait leur manquer dans cette

RETOUR DE L’iLE D’ELBE.

circonstance suprême. Du moment que Louis XVIII avait cru nécessaire de convoquer les Chambres pour leur demander un appui moral, il devait, pour remédier autant que possible à cet inconvénient , tenir compte de l’origine et de la composition du Corps législatif, formé surtout de deux nuances, les partisans des idées de 1789, les uns modérés, les autres excessifs, et les impérialistes; et comme c’était sur les premiers seulement qu’il pouvait s’appuyer, son langage et ses actes devaient être calculés de manière à satisfaire leurs aspirations politiques. Il était d’ailleurs naturel que, dans ces extrémités, il se fît un rapprochement entre les deux intérêts qui se sentaient surtout menacés, la légitimité royale et la liberté politique. Mais il aurait fallu, en même temps, se présenter devant la Chambre avec des idées nettes et arrêtées, afin de conserver cette direction qui ne saurait être exercée utilement que par le gouvernement. Quand les hommes les plus influents du parti constitutionnel virent que le ministère n’avait ni plan ni vues précises, ils conçurent l’espoir de profiter de cette crise pour étendre leur influence et pousser un cabinet de leur nuance aux affaires. Quelques-uns même trouvaient la circonstance favorable pour modifier la nature de la Charte, et lui donner le caractère contractuel que le Sénat voulait lui imprimer*. Ils voulaient bien appuyer la royauté, mais à condition de la mettre sous leur joug et de l’avoir à leur merci. Dans les réunions de cette nuance auxquelles assistèrent M. de La Fayette, accouru de sa terre de Lagrange, et MM. Benjamin

I. « J '.noue que la contre -révolution impériale, nécessairement incomplète à quelques égards et en discordance avec ses éléments, semblait ne devoir être que viagère ; mais celle des Courbons eût été sans Bonaparte dans un péril encore plus prochain. B ailleurs, si l’on avait pu les obliger à tirer leur Charte de l'ornière du V juin pour en faire nn pacte national, on les aurait liés par des démarches et des institutions plus fortes qu'eux et leur parti, et de nature à les rem erser eux-mêmes s’ils eussent tenté de les violer. » (Vémuircs du yiniral La Fayette, tome V, page 37 I.)

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