I . Moniteur au 1 5 mars
LE MARECHAL MEY A L0N S-LE-SA l'LNIE R.
présumer que Bonaparte est sorti le 13 mars de Lyon, se dirigeant sur Mâcon. Le maréchal Ney est en grande marche pour le suivre. Eniin, le 18 mars, le Moniteur , en annonçant que des mouvements révolutionnaires avaient éclaté à Mâcon, Dijon, Châlous, Autun, ajoutait que le 6e hussards, appartenant au corps du maréchal Ney, et, venant de Vesoul, avait rétabli l’ordre à Dijon, et que, d’après des bruits accrédités, l’autorité du Roi aurait été rétablie à Lyon par le maréchal en personne.
Ainsi le ministère comprenait que le maréchal Ney tenait dans ses mains la dernière carte de la Restauration. Quelle était donc la position réelle, la conduite du maréchal Ney?
Le 1 4 mars, Napoléon était à Mâcon, à cent trois lieues sudest de Paris. Ce jour-là même , le maréchal Ney était à sept lieues de sa droite, un peu en arrière, à Lous-le-Saulnier, où il était arrivé dès le 1 1 mars, à dix heures du soir. L’Empereur, qui, comme on l’a vu, appréhendait son impétuosité, lui avait adressé une lettre écrite sous sa dictée par le maréchal Bertrand, pour l’exhorter à prendre garde à ce qu’il allait faire ; il le rendait responsable de la moindre goutte de sang répandu 5 et l’avertissait que le retour de l’ile d’Elbe n’était pas un coup de tête , mais une entreprise mûrement réfléchie, dont le succès était certain, quoi que pût faire le maréchal pour l’empêcher *. A cette lettre du maréchal Bertrand, portée par des émissaires sûrs et choisis parmi les personnes les plus propres à exercer une influence sur le maréchal, était jointe une lettre autographe de l’Empereur, ainsi conçue : « Mon cousin, mon major général vous expédie l’ordre de marche. Je ne doute pas qu’au momeut où vous avez appris mon arrivée à Lyon, vous n’ayez fait reprendre à vos troupes le drapeau tricolore. Exécutez les ordres de Bertrand, et venez me joindre à Châ-
1. Ces détails sont empruntés aux Mmoirea du duc de Ituiirjo , tome Ml, page 35G.
128 HET00H DE l'iLF. D’eI.UE.
Ions. Je vous recevrai comme le lendemain de la bataille de la Moskowa. »
Le maréchal Ney . tout porte à le croier, était arrivé à Lons-le- Saulnier avec l’intention de combattre Bonaparte, et de remplir la promesse faite au Roi. Le H mars, il disait au sous-préfet de l’oligny «que la chose serait bientôt finie, que ce n’était qu’un trac à faire, qu’il fallait courir droit à la bête, et que malgré le pas avancé qu’avait fait Bonaparte, il parviendrait à l’atteindre et à l’amener dans une cage de fer 1 . » Plus tard encore, le 1 3 mars, à Lons-le-Saulnier même, il avait écrit deux lettres, l’une au lieutenant général Mermet, commandant la division militaire de Dijon, l’autre au maréchal duc d’Albuféra, gouverneur de l’Alsace , et toutes deux indiquaient qu’il était encore dans la ligne du devoir : « Il faudrait, disait-il au second, faire arriver les troupes en poste, et leur faire parcourir quatre à cinq étapes par jour, car ce n’est qu’à la vitesse de la marche de Bonaparte qu’il faut attribuer ses premiers succès. Tout le monde est étourdi de cette rapidité , et malheureusement la classe du peuple l’a servi en divers lieux de son passage. La contagion est à craindre parmi les soldats ; les officiers se conduisent généralement bien, et les autorités civiles montrent du dévouement au Roi. J’espère, mon cher maréchal, que nous verrons bientôt la lin de cette folle entreprise, surtout si nous mettons beaucoup de célérité et d’epsemble dans la marche des troupes. »
Dans la nuit du 13 au 14 mars arrivèrent les émissaires chargés des lettres de Napoléon et du maréchal Bertrand. La scène qui se passa cette nuit dans l’auberge de la Boule-d’or, où était descendu le prince de la Moskowa, est restée un secret entre sa conscience et celle de ses interlocuteurs. Seulement
t. Déposilioii de M. de Boussiar, sous-préfet d- Po'igny, à la Chambre de* pair», (Monil fur.)
LETTRE DE NAPOLÉON Aü MARÉCHAL NET. 129
Napoléon a écrit, en parlant de l’effet produit sur le maréchal par la remise de sa lettre et la conversation qui suivit : « Cette comoiotion électrique était trop forte pour une organisation comme celle du maréchal Nev. » Avec cette fougue terrible pour ses adversaires sur le champ de bataille, mais qu’il ne savait pas maîtriser hors de la mêlée, le maréchal passa, en un un instant, de la cause qu’il avait juré de défendre à celle qu’il avait juré de combattre. Il avait accepté une mission, non pas au-dessus de son courage, mais au-dessus de son caractère, qui était aussi faible que son bras était fort. Celui de tous les maréchaux qui avait le plus contribué à l’abdication de Fontainebleau, qui l’avait plutôt exigée que demandée ; celui qui, en quittant le Roi, lui baisait la main en lui promettant de ramener Bonaparte dans une cage de fer, allait de nouveau proclamer l’Empereur. Le 14 mars, de grand matin, il fit venir dans sa chambre les généraux de Bourmont et Lecourbe, et leur communiqua la résolution qu’il allait exécuter à la revue où il devait se rendre dans deux heures; il leur lut même la proclamation qu'il devait adresser aux troupes : dans la nuit un officier de la garde la lui avait apportée toute faite du quartier général de Napoléon, où elle avait été rédigée. 11 leur représenta , à l’appui de sa résolution , « qu’il n’y avait plus à balancer; que Lyon avait ouvert ses portes ; que tous les départements accouraient au-devant de l’Empereur, et qu’ils couraient des dangers de la part des troupes s’ils ne se rangeaient pas de son côté. »
Les généraux Lecourbe et de Bourmont lui remontrèrent en vain les conséquences de ce brusque changement. Le maréchal chercha à leur persuader que c’était une affaire arrangée et que rien n’empêcherait Bonaparte d’arriver à Paris.
L’opinion de Lons-le-Saulnier était généralement royaliste. On avait fait des préparatifs pour la revue que devait passer le maréchal sur l’esplanade et sur la route faisant face à la ville ;
Iliit. de la Rvttiur. II. 0
RETOUR DE L’iLE d’ELBE.
les autorités avaient fait dresser des estrades le long d’un grand bâtiment appelé alors la salle de la Chevalerie, dans l’espoir sans doute que l’opinion des habitants, hautement manifestée, réagirait sur celle de l’année. I)e bonne heure, ces estrades furent couvertes de l’élite de la société de la ville ; la plupart des hommes portaient la Heur de lis à la boutonnière, et les femmes se faisaient remarquer par la chaleur de leurs manifestations. Quatre régiments d’infanterie et l’artillerie venus de Besançon étaient rangés eu bataille sur l’esplanade. Le maréchal Ney arriva bientôt, entouré d’un brillant état-major, et devint à l’instant le point de mire de tous les regards. Au même moment, le général baron de Grivel, commandant la garde nationale du département, se présenta au maréchal et lui offrit ses services. Le maréchal lui répondit avec hauteur qu’il n’eu avait pas besoin, et le général de Grivel, indigné, se retira en brisant son épée. Cette scène produisit un mouvement de fluctuation dans l’état-major, mais sans que les troupes et les spectateurs pussent se rendre compte de ce qui se passait. Presque au même instant, les officiers furent appelés et formés en un seul carié, au milieu duquel vint se placer le prince de la Moskowa, ayant à ses côtés les lieutenants généraux Lecourbe et de Bourmont, le colonel de la Gennetière, le chef d’escadron d’artillerie d’Esclaibes, et le reste de sou état-major. Bien n’avait fait prévoir aux troupes la scène qui se préparait, et les paroles pleines d’un dévouement chaleureux pour le Roi que le maréchal proférait peu de jours auparavant, ne permettaient pas de soupçonner un aussi brusque changement.
Le silence le plus profond règne autour du maréchal, un ban est ordonné. A peine est-il terminé, qu’un sous-oflicier accourt et annonce au colonel Sehneit que des cris de vive t Empereur se font entendre dans les trois escadrons de chasseurs, et que plusieurs cavaliers se sont détachés de leur corps