DÉFECTION DU MARÉCHAL NEY
et portés sur la route de Lyou, en s’écriant qu’ils vont rejoindre l’Empereur.
Le maréchal Ney sourit en entendant ce rapport, et répondit que cette agitation serait bientôt calmée. Puis, déroulant un papier, il lut à haute voix cette proclamation :
« Officiers, sons-officiers et soldats ! La cause des Bourbons est à jamais perdue! La dynastie légitime que la nation française a adoptée vu remonter sur le trône. C'est à l'empereur Napoléon, notre souverain, qu'il appartient seul de régner sur notre beau pays ! Que la noblesse des Bourbons reprenne le parti de s’expatrier encore, ou qu'elle consente à vivre au milieu de nous, que nous importe? La cause sacrée de la liberté et de notre indépendance ne souffrira plus de leur funeste influence. Ils ont voulu avilir notre gloire, mais ils se sont trompés; celte gloire est le fruit de trop nobles travaux pour que nous puissions en perdre en partie le souvenir. Soldats, les temps ne sont plus où l’on gouvernait les peuples en étouffant leurs droits! La liberté triomphe enfin, et Napoléon, notre auguste Empereur, va l'affermir. Que tous les braves que j'ai l'honneur de commander se pénètrent bien de cette grande vérité! Soldats, je vous ai menés souvent à la victoire; maintenant je veux vous conduire à cette phalange immortelle que l'empereur Napoléon conduit à Paris , et qui y sera sous peu de jours, et là notre espérance et notre bonbeur seront à jamais réalisés. Vi ve l' Empereur ! »
Ce fut comme uu coup de théâtre. Des cris de vive l'Empereur s’élevèrent dans le carré. Aussitôt on vit accourir un grand nombre de chasseurs et de dragons qui , avertis probablement d’avance par les émissaires venus de Lyon, brandissaient leurs sabres eu mêlant leurs acclamations à celles des officiers qui avaient répondu au cri du maréchal. Pendant ce temps, on entendait retentir dans les bataillons plus éloignés le cri de vive le Roi , que les troupes croyaient répéter après le maréchal, car, à cette distance, on n’entendait que le bruit sans distinguer les mots. Ney, dont la tète s’exaltait par la gravité même de l’action qu’il venait de faire et par l’exaltation qui régnait autour de lui, jeta son chapeau en l’air en
132 RETOUR DE L'iUE D’ELBE.
s’écriant : « Mes amis, embrassez-moi ! » Plusieurs officiers s’approchèrent et reçurent l’accolade de leur chef. D’autres s’en abstinrent. Les généraux Lecourbc et de Bourmont restèrent à leur place, tristes et silencieux. Le chef d’escadron d’artillerie d’Esclaibes, commandant l’artillerie attachée au corps du maréchal, brisa son sabre à la rupture du carré. Les troupes défilèrent ensuite devant le maréchal aux cris répétés de : Vive V Empereur! Comme à Lyon et à Grenoble, l’ivresse avait gagné les têtes.
Dès le lendemain, 15 mars, le maréchal Ney mit en mouvement ses troupes dans la direction de Dijon pour aller rejoindre Napoléon. 11 envoyait en même temps des courriers dans toute la division militaire et ordonnait à tous les chefs de corps et à tous les commandants de place d’arborer le drapeau tricolore et de lire aux troupes sa proclamation de Lons-le- Saulnier. Quelques officiers le quittèrent, et se rendirent, sans prendre congé, à Paris, entre autres les généraux de Bourmont et Lecourbe, quoiqu’il eût fait les plus grands efforts pour les entraîner avec lui.
Napoléon, de son côté, avait quitté Mâcon le 14 mars et avait traversé successivement Tournus et Châlons, distribuant l’éloge et le blâme , selon que les habitants des localités qu’il traversait avaient arrêté les armées étrangères en 1814 par leur résistance, ou les avaient laissées passer. Le 15 mars, il coucha à Autun, le 16 à Avallon, et le 17 il arriva à Auxerre, où il fut reçu par M. Gamot, préfet du département et beau-frère du maréchal Ney. C’était le premier de tous les préfets nommés par le Roi qui, au mépris de ses serments, présentait les clefs de la ville à l’Empereur.
La population de la Bourgogne s’était montrée vivement émue de la présence de Napoléon. L’extraordinaire plaît à l’imagination de la multitude, et plus l’entreprise de l’Empereur avait paru impossible, plus son succès était le bienvenu