NAPOLÉON ET NEY A AUXERRE
de ceux-là môme qui n’y avaient pas cru 1 . Il avait l’art de parler au peuple comme aux soldats ; les louanges qu’il donna aux Châlonnais, comme les reproches qu’il adressa aux habitants de Mâcon, quelques croix d’honneur bien placées, ses paroles qu’on répétait de proche en proche, sa vue seule, car aux prestiges de tant de victoires venait s’ajouter le prestige de son retour, en fallait-il tant pour remuer ces populations qui avaient souffert de l’invasion de 1814 et se trouvaient naturellement disposées à regarder le retour de l’Ile d’Elbe comme une première revanche contre l’étranger.
Ce fut àAuxerre que l’entrevue entre Napoléon et le maréchal Ney eut lieu. Ce dernier, arrivé à huit heures du soir dans cette ville, le même jour que Napoléon, c’est-à-dire le 17 mars, lui aine, nait ses troupes à marches forcées. Il demanda d’abord à voir le maréchal Bertrand. Le prince de la Moskowa était embarrassé ; il avait de la peine à mettre d’accord son passé avec son présent; les souvenirs de sa dernière entrevue à Fontainebleau avec l’Empereur et peut-être ceux de sa dernière entrevue aux Tuileries avec Louis XVIII lui revenaient à la mémoire, et il commençait à éprouver un trouble qu’il n’avait jamais connu, celui d’une conscience qui n’est point en paix avec elle-méine. Il dit au maréchal Bertrand qu’avant de se présenter devant l’Empereur il voulait recueillir ses idées et justifier par écrit la conduite qu’il avait tenue avant et depuis les événements de Fontainebleau. Napoléon repoussa l’idée d’une explication aussi embarrassante pour celui qui devait la recevoir que pour celui qui voulait la donner. Il répondit qu'il n’avait pas besoin
I. M. Fleury de Cliaboulon , qui avail rejoint Napoléon à Lyon, raconte dans «es Mémoires que l’un des adjoints du mairede Mâcon ayant adressé A l’Empereur un discours fort embrouille , celui-ci dit : « Vous avci donc été bien élonné d'apprendre mon débarquement — Ah! parbleu oui, répondit l’orateur. Quand j’ai su que vous élici débarqué, J'ai dit à (oui le monde : il fuul que cet hommelà soit fou ! »
RETOUR DE L'iLE d’ELRE.
de justification : « Dites-lui, ajouta-t-il, que je l’aime toujours, et que je l’embrasserai demain. » En effet, dès que Napoléon aperçut le prince de la Moskowa : « Embrasscz-moi, mon cher maréchal, lui dit-il, je n’ai pas besoin d’explication ou de justification; je vous ai toujours honoré et estimé comme le brave des braves. — Sire , répondit le maréchal, les journaux ont avancé une foule de mensonges que je voulais détruire. Ma conduite a toujours été celle d’un bon soldat, d’un bon Français. — Je le sais, aussi je n’ai jamais douté de votre dévouement.— Vous avez eu raison, Sire, Votre Majesté pourra toujours compter sur moi quand il s’agira de la patrie.... car c’est pour la patrie que j’ai versé mon sang, et je suis encore prêt à le verser pour elle jusqu’à la dernière goutte. Je vous aime, Sire, mais la patrie avant tout ; avant tout ! répétait le maréchal. — C’est le patriotisme qui me ramène aussi, dit l’Empereur en l’interrompant. J’ai su que la patrie était malheureuse , et je suis venu pour la délivrer des émigrés et des Bourbons ; je lui rendrai tout ce qu’elle attend de moi '. »
C’est ainsi que cherchaient à se faire illusion ces deux hommes séparés par d’insurmontables souvenirs : l’Empereur qui, après dix mois, venait redemander le sceptre qu’il avait résigné par un acte solennel et les serments qu’il avait rendus; et le lieutenant qui, après avoir violemment contribué à l’abdication de son ancien souverain, et récemment encore juré au Roi de lui ramener Bonaparte dans une cage de fer, livrait à Napoléon l’armée que le Roi lui avait confiée pour le combattre. Ils calculaient leurs paroles, évitaient de réveiller leurs sentiments et leurs idées, qui se seraient élevés entre eux; ils craignaient toute allusion au passé, et par un accord tacite couvraient tout du grand nom de la patrie, dont le sein allait être déchiré.
I. Récit de M. Fleunr de Chaboulon, témoin de celle entrovue.