ENTREVUES DE FOUCHE, CARNOT ET BARRAS
Quoique ces deux camps hostiles eussent leur action séparée, Fouché, qui, suivant les habitudes de toute sa vie, avait la main dans toutes les trames et un pied dans tous les camps, s’était employé à nouer des rapports entre tous les intérêts hostiles aux Bourbons. 11 avait eu des entrevues avec Carnot et Barras, et même avec plusieurs autres personnages de second plan, et leur avait suggéré, l’idée de se servir du nom de Napoléon, le plus puissant de tous les noms sur l’armée. Aux répugnances que l’un et l’autre avaient manifestées contre le retour de l’Empereur, aux défiances qu’ils avaient exprimées contre son ambition et son goût pour le pouvoir absolu , Fouché n'avait pas manqué de réponses. Le malheur avait changé Napoléon , on le trouverait disposé à donner des garanties et à ne pas les enfreindre; c’était le thème qu’il développait avec Carnot et les esprits les moins difficiles. Mais il en avait un autre pour les révolutionnaires plus soupçonneux et moins crédules. 11 fallait se servir de Napoléon pour renverser les Bourbons , puisque c’était le seul nom qui ralliât l’armée. La Restauration une fois renversée, on saurait tenir en briderEmpereur,et,s’il le fallait, le contraindre à une nouvelle abdication qui laisserait le pouvoir nominal à son fils et l’exercice du pouvoir à une régence. Sauf Barras, qui, par des motifs d’animosité personnelle, excluait Napoléon d’une manière absolue , la plupart des révolutionnaires, ramenés par Fouché et Thibaudeau, autre régicide , se ralliaient à cette pensée. On revenait ainsi à l’idée qui avait été caressée parles imaginations ambitieuses jusque dans le conseil institué par Napoléon à son départ pour la dernière guerre, on voulait l’Empire sans l’Empereur \
1. Les amis les plus dévoués do l'Empereur avaient l’intuition du danger que couraient scs intérêts par suite de cette conspiration à double Rn : « l'n des chefs du complot d'insurrection, dif le comte de La Valette, était lo général Lallemand que j'avais connu en Italie et en Egypte, quand il était officier des guides. Il désirait que je prisse une part active dans la conspiration, et que Je me char-
RETOUR DE L’iLE D’ELBE
Les deux centres de conspiration ne s’entendaient dune réellement au fond que sur une pensée commune à l’un et à l’autre, le renversement des Bourbons. Sur les autres points on se trompait réciproquement. Les impérialistes comptaient se servir des révolutionnaires , et les révolutionnaires des impérialistes. Cette disposition réciproque à se tromper en laissant à la conspiration toute sa force contre la monarchie énervait d’avance la combinaison qui devait en sortir, quelle que fût cette combinaison, car pour l’une des deux fractions l’Kmpire était un but, pour l’autre un moyen. Le jour où l’on triompherait, on devait donc se trouver désuni sur l’usage à faire de la victoire.
La situation était si singulière et l’avenir encore si incertain, que ceux qui étaient entrés dans la conspiration, comme Fouché , n’hésitaient pas plus que ceux qui avaient refusé d’y prendre part, comme Barras , à se mettre en communication avec le gouvernement royal. Louis XVIII, dont la sagacité naturelle se trouvait éveillée par divers symptômes, ne reculait pas, dans ces circonstances difficiles, devant la pensée d’aller chercher des conseils ou au moins des renseignements jusque chez les adversaires naturels de la royauté. Barras lui avait
gcas.se cl’cn donner connaissance à l’Empereur. Il me développa son plan qui n allait à rien moins qu’à s'emparer des Uourbons , proclamer l’Empereur et le rétablir sur le trône. Le maréchal l)avoust, le duc de llassano, le duc d'Olrante et plusieurs autres dont j'ai oublié les noms , étaient les chefs supérieurs de l'entreprise. A mesure qu'il avançait dans sa confidence , l'Inquiétude et l’pfTroi ni'ôlaient jusqu’à la faculté de répliquer. Ce n'élait pas le sort du Roi, je l’avoue, mais celui de l'Empereur qui me tourmentait. Je lui répondis cependant : « Il me semble «pie vous disposes de l’Empereur avec une grande liberté. Sc contenter de lui faire part d’une entreprise sur laquelle il n'a pas été consulté, disposer de sa destinée sans son aveu, me parait bien hardi. Qui vous a dit qu'il n'a pas de projets que les vôtres puissent contrarier et détruire? N’a-l-il pas des
amis en Italie? Ne peut-il pas être Instruit de ce qui sc passe ici? — Nous
lâcherons de lui envoyer quelqu'un de bien sûr, répondit le général : quant à notre projet, il est trop avancé pour en retarder l’exécution. • (Vimoiret du comte de Lu Volette, tome II, page I3S.)
AVIS DONNÉS AC’ ROI : BARRAS CHEZ LE Dl’C D’HAVRE. Il
écrit pour lui demander une audience. Louis XVI11, au milieu de toutes les amnisties politiques et morales qu'il avait prodiguées, s’était cependant marqué à lui-même une limite : il ne voulait point se trouver en contact avec ceux qui avaient participé à la mort de Louis XVI. Il n’autorisa donc point Barras à se présenter aux Tuileries, mais il lui écrivit que les circonstances ne lui permettant pas de le recevoir eu ce moment, il l'engageait à communiquer avec le duc d’Havré et le comte de Blacas, auxquels il devait avoir une pleine confiance. Quelques mots de souvenir sur les services que le général comte Barras avait voulu rendre à la royauté, alors qu’il était directeur, et de confiance sur ceux qu’il pouvait lui rendre encore, ôtaient au refus d’audience tout caractère blessant.
L’entrevue entre Barras et le duc d’Havré et le comte de Blacas eut lieu, mais elle n’amena aucune révélation importante. « Lucien, Joseph, Murat, les généraux étaient eu correspondance ouverte avec l’île d’Elbe. La Restauration était sur un volcan. D’un jour à l’autre, il y aurait une éruption : il y avait partout des trames ourdies, Murat avait la main dans ces trames. Parmi tant de fautes commises, la plus grande avait été de maintenir les bonapartistes dans toutes les positions et d’en écarter les patriotes. Telle fut à peu près la substance des confidences de Barras. » Il y avait dans ces paroles plus d’alarmes que de lumières. M. de Blacas se contenta de répondre que le gouvernement avait les yeux ouverts sur les périls réels, mais qu’il ne fallait pas les grossir par des alarmes intéressées. La conférence tourna court. Barras se contenta d'ajouter qu’il offrait de se rendre à Naples pour déterminer Murat, sur lequel il avait conservé une grande influence, à renoncer, moyennant une indemnité pécuniaire, à la couronne de Naples. Quant aux choses plus confidentielles, il déclara ne • pouvoir les dire qu’au Roi.
Fouché, de son côté, avait adressé au Roi, par l’intermé-
RETOUR DE L'iLE u'ELBE.
diaire du duc d’IIavré, un mémoire sur la situation. C’était un de ses moyens ordinaires de se mettre en mesure avec tous les événements et en relation avec les hommes de tous les partis. Il y avait toujours dans ces mémoires des portions de vérité, et assez de renseignements pour motiver l’importance qu’il se donnait, pas assez pour compromettre sérieusement leshommes aux dépens desquels il se la donnait. Fouché ne servait et ne trahissait jamais qu’à demi les partis et les gouvernements, afin de se réserver toujours une porte ouverte sur le camp qui serait favorisé par la fortune. Ses conseils se réduisaient à des directions générales qui, au fond, aboutissaient au même but que celles de Barras : oublier le passé et se servir des forces actuelles de la nation, conseil bon à suivre si, au premier rang de ces forces vives, Fouché comme Barras n’avait pas mis les habiletés souillées de la Révolution. La religion peut ne pas mettre de bornes au pardon, la politique doit en mettre à l’oubli, car il y a un point au delà duquel l’oubli devient de l’ingratitude quand il s’agit de la vertu, et de la complicité et de l'imprudence quand il s’agit du crime. Fouché demandait à la Restauration de se mettre dans ses mains et dans celles des hommes qui conspiraient avec lui contre elle. Si la place s’était livrée, ils auraient, comme de juste, renoncé à lui donner l’assaut.
La lecture de ce mémoire donna au Roi le désir de connaître les renseignements que Fouché pouvait avoir à fournir de vive voix, et un rendez-vous fut pris dans le cabinet du duc Dalberg, entre le comte de Blacas et le duc d’Otrante. Le sujet de la conversation, c’était la situation du Roi, celle de la France et les moyens de fortifier le gouvernement. Après quelques préambules sur la Révolution et sur les rôles divers que les hommes dominés par les, circonstances y avaient joués, et quelques phrases de convenance sur les regrets de convention que lui inspirait la part qu’il avait prise au régi-
AVIS DONNÉS Al ROI : lOlCUÉ CHEZ M. DE BLACAS.
eide, Fouché, qui parla par prétention de sa scusibilité, en vint aux points importants du programme : c’était le drapeau tricolore qu’il aurait fallu prendre, le fait du 21 janvier qu'il fallait plutôt adopter qu’expier, en renonçant à ces anniversaires qui contristaient la Révolution. Uy avait dans cette phraséologie une assez habile confusion des idées et des intérêts nouveaux, qui devaient en effet être pris en considération avec les crimes révolutionnaires ; ceux-ci , selon la remarque d’un auteur alors dans toute la jeunesse de son talent *, ne devaient pas être mis au compte de la France, car elle n'eu était pas solidaire. Le comte de Rlacas n’avant pu réprimer un mouvement d'étonnement à cette pensée d’adopter le drapeau tricolore, d’indignation à cette idée d’accepter le régicide, Fouché mit fin à l’entretien en disant qu’il n’y avait pas moyen de s’entendre, lorsque d'un côté on partait d’un sentiment et de l’autre des faits. 11 ajouta seulement que le mécontentement et la désaffection faisaient chaque jour de nouveaux progrès, et qu'il pourrait arriver, d’un jour à l’autre, tel événement à l'occasion duquel la maison de Bourbon verrait dans quel isolement elle était tombée.
C’était, suivant l’occurrence, une menace ou un avertissement : une menace si la conspiration réussissait; un avertissement dont le duc d’Otrante pouvait réclamer le prix, dans le cas où le gouvernement royal prévaudrait contre ses adversaires.
Ces avis successifs troublaient un montent la sécurité du gouvernement royal sans lui apporter beaucoup de lumières. On a dit que Louis XVIII n’aimait point les mauvaises nouvelles; il avait cela de commun avec tous les hommes en général, et en particulier avec ceux dont se composait son ministère. Les personnes qui sont dans une position officielle