AGONIE DU GOUVERNEMENT ROYAL
peur inconcevable et des (rames criminelles ont secondé sa marche; qu’il est instant de l’arrêter pour prévenir une guerre civile des plus affreuses et les entreprises que les puissances voisines pourraient tenter contre la France, sous prétexte et à la faveur de nos dissensions;
« Considérant que la nation française s’est levée en masse en (789, pour reconquérir, de concert avec son Roi, les droits naturels et imprescriptibles qui appartiennent à tous les peuples; que la jouissance lui en était assurée par les constitutions qu’elle a librement acceptées en 1791 , en l’an V et en l’an VIII ; que la Charte de 18(4 n’est que le développement des principes sur lesquels ces constitutions étaient basées ;
« Considérant que depuis 1791, tous les gouvernements qui ont méconnu les droits de la nation ont été renversés, et que nul gouvernement ne peut se soutenir qu’en suivant la ligne des principes constitutionnels ; que, Bonaparte les avait tous méconnus et violés, au mépris des serments les plus solennels ; que le vœu général et spontané avait rappelé au trône une famille que la France était accoutumée à vénérer et un prince qui, à l’époque de notre régénération, seconda puissamment les efforts de son auguste frère pour opérer cette régénération , la Chambre des députés déclare nationale la guerre contre Bonaparte. »
C’est ainsi qu’éclatait jusque dans le concours prêté à la royauté l’inconvénient des deux origines diverses : celle de la Chambre élue , héritage de l’Empire et expression du mouvement de l’opposition parlementaire qui s’était manifestée dans ses derniers temps; celle du pouvoir royal, dont le droit remontait à tout le passé de notre histoire , et dont le retour était le résultat de la situation nouvelle faite à la France par les événements du mois de mars 1814. Ce n’était plus seulement la liberté politique qui venait s’affirmer à côté de la tradition monarchique , comme c’était son droit , c’était la tra-
us
RETOUR DE L'iLE D'ELBE.
dition révolutionnaire de 1791, c’est-à-dire celle de toutes les assemblées qui avaient rendu la monarchie impossible ou qui l’avaient détruite. La forme était respectueuse, mais le fond demeurait inacceptable.
Cependant le gouvernement ne repoussa point ce concours.
Le 18 mars 18 lu, il entendait sonner le glas de son agonie, et, comme aux malades qui vont mourir, tout lui devenait acceptable ou indifférent. On était arrivé à ces heures désespérées où les combattants saisissent toutes les armes mises à leur portée, même ces armes à la poignée tranchante qui, déchirant la main à laquelle elles s’offrent, la blessent avant qu’elles puissent s’en servir. La Chambre décida sans opposition que la proposition de M. Augier, précédée des considérants indiqués par M. Barrot , serait imprimée et envoyée dans les bureaux pour y être délibérée dé suite, ainsi que celle de M. Sarleton. La Chambre se sépara après ce vote en lixant sa prochaine réunion à huit heures du soir le même jour, et en convenant qu’elle tiendrait séance le lendemain, 19 mars, à midi. Ce fut sou dernier acte de vie; le temps allait lui manquer.
Le parti constitutionnel, excité par les concessions qu’on lui avait déjà faites et celles qu’il espérait obtenir, ne marchandait pas son appui. Une agitation fiévreuse mêlée d’anxiété régnait dans les salons de Paris où il dominait. Madame de Staël, le général La Fayette, le général Mathieu Dumas , M. Alexandre Lameth, le poète Lemercier, toute la génération de 89 renaissant à ces luttes qui l’avaient charmée à l’aurore de la révolution, et, à sa suite, la jeunesse lettrée, « alors sous l’enchantement du ^premier amour des arts et de l’éloquence', » étaient aussi ardents dans leur colère et leur opposition contre le retour de l’ile d’Elbe que le parti royaliste proprement dit. Benjamin
1. Lct Caii -Jours, souvenirs confcwporuiuf, par M. Villcmain , page 26.
19 mars: mani peste de benjamin constant. 143
Constant, sou organe, exalté par l’opinion des salons, enivré des espérances que mettait en lui cette société élégante, spirituelle et polie de lettrés, d’hommes du monde, de femmes belles et gracieuses, animées, contre l’ennemi de toutes les mères, de la triple haine de leur sexe, de leur opinion, et les unes de leurs espérances, les autres de leurs souvenirs ; séduit aussi, dit-on, par l’ambition de croiser la plume contre la plus grande épée des temps modernes, et de prouvera une de ces reines de beauté qui régnent sur leur temps parla toute-puissance de leur sourire 1 que la parole d’un écrivain pouvait plus contre ce grand adversaire que les armes d’un soldat, publiait un foudroyant manifeste de guerre, le 19 mars, dans le Journal des Débats: « 11 reparaît, s’écriait-il, cet homme teint de notre sang! il reparaît, cet homme poursuivi naguère par nos malédictions unanimes ! Que veut-il, lui qui a porté la dévastation dans toutes les contrées de l’Europe; lui qui a soulevé contre nous les nations étrangères; lui qui, attirant sur la France l’humiliation d’étre envahie, nous coûte jusqu’à nos propres conquêtes antérieures à sa domination? Il redemande sa couronne! Et quels sont ses droits? La légitimité héréditaire? mais uue courte occupation de douze années ne peut se comparer à sept siècles d’un règne paisible. Allègue-t-il le vœu du peuple? u’a-t-il pas été unanime dans tous les cœurs pour rejeter Bonaparte? Qui pourrait-il séduire? La guerre intestine , la gueiTc extérieure , voilà les présents qu’il nous apporte. Son apparition, qui est pour uous le renouvellement de tous les malheurs, est pour l’Europe uu signal d’extermination. Du côté du Roi, la liberté constitutionnelle, la sûreté , la paix; du côté de Bonaparte, la servitude , l'anarchie et la guerre. Qui pourrait hésiter? Quel peuple serait plus digne que nous de mépris si nous lui tendions les bras? Nous de-