‹ Histoire de la RestaurationChapitre 90 sur 325 · LES OFFICIERS A DEMI-SOLDE MAITRES DES TUILERIES · texte numérisé non relu

LES OFFICIERS A DEMI-SOLDE MAITRES DES TUILERIES

le-Saulnier, partout; c’était encore la force militaire qui lui ouvrait les Tuileries.

Peu à peu la foule s’éloigna. 11 ne resta dans la cour du Carrousel que les officiers à demi-solde du général Excelmans, au nombre de cinq à six cents , quelques centaines d’ouvriers et un petit nombre de spectateurs attardés. Paris, ordinairement si curieux, se tenait éloigné du lieu où allait se passer la dernière scène du retour de l’île d’Elbe'. Une stupeur générale pesait sur les esprits, étonnés du présent et pleins de sombres pressentiments sur l’avenir.

Au milieu du désarroi général, un seul fonctionnaire de la Restauration avait cru de\oir rester à son poste : c’était M. de Chabrol, préfet de la Seine, que la nature toute municipale de ses fonctions autorisait à préserver avant tout les intérêts de la capitale. Ailleurs les serviteurs les plus intimes et les plus hardis de l’Empire s’établissaient d’eux-mêmes dans les fonctions publiques restées vacantes. On a vu, dès le matin du 20 mars, M. de La Vallette se rendre à l’Hôtel des postes et donner un permis de chevaux à M. Ferrand. 11 avait fait plus i rentrant dans cette administration comme dans sou domaine, et trouvant tous les employés, dont le gouvernement royal avait respecté les positions, sympatliiques aux opinions bonapartistes et prêts à les servir, il avait expédié, à sept heures du matin, un courrier à Fontainebleau pour avertir Napoléon du départ du Iloi et lui demander ses ordres. En les attendant, il avait ordonné de suspendre le départ du Moniteur et des autres journaux qui contenaient la proclamation du Roi. De sou côté, M. Régnault de Saint-Jean-d’Angely signait et envoyait au Moniteur l’ordre de publier les proclamations du golfe Juan et tous les actes officiels de Napoléon, Le comte de Montesquiou remplaçait le général Dessolli-

I. Voir le» Mémoire» île U, <le /.« F« loue, lome II. page ICO.

RETOUR DE L’iLE d'ELBE.

clans le commandement de la garde nationale. Ce fut avec lui que M. de Chabrol se concerta pour faire protéger la Banque et le Trésor, et M. de La Yallette pour empêcher le pillage des caisses de la poste, car la lie de la populace commençait à fermenter.

En même temps , la belle-iille et la belle-sœur de Napoléon , la reine ITortense et la femme de Joseph Bonaparte, rentraient aux Tuileries, dont les appartements s’étaient rouverts devant elles, et elles venaient y attendre l’Empereur. Peu à peu les salons se remplirent par l’arrivée de leurs daines de service et de celles de l’impératrice; puis des femmes et des filles des généraux et des dignitaires de l’Empire; enfin de quelques hommes de la haute banque ; la cour impériale se reformait d’elle-même. Les lustres s’allumèrent comme par magie et éclairèrent cette cour brillante, qui, resplendissante de pierreries, semblait attendre l’Empereur au retour d’une de ses campagnes. Quelques-uns de ceux qui assistaient à cette scène féerique ont dit, dans la naïveté égoïste de leur joie, que la Restauration leur paraissait un mauvais rêve qui se dissipait tout à coup au contact de la réalité 1 : le rêve avait été moins mauvais pour la France, délivrée en quelques jours d’une invasion formidable, rendue à la paix dont elle était privée depuis tant d’années et jouissant d’une liberté politique qui lui avait été jusque-là inconnue. Une des femmes de la cour impériale avait remarqué qu’une fleur de lis se détachait de l’immense tapis qui couvrait la salle du Trône; elle acheva de l’enlever, et l’abeille impériale que la royale fleur de lis recouvrait reparut ; aussitôt toutes les femmes présentes se mirent à l’ouvrage et le tapis fleurdelisé redevint en quelques moments un tapis aux abeilles : image assez exacte de la rapidité avec laquelle

1. *11 hou* semblait que ce règne «le onie mol* n’èlait qu’un mauvais rêve de quelque* heures. • Mémoire* du comte de Lu Valette, tome II, page 160.)

LA COUR IMPÉRIALE RENTRE Al’X TUILERIES. 1 75

les changements politiques s’accomplissent dans notre temps et dans notre pays.

Les heures se succédaient et l’Empereur n’arrivait pas : quelle était la cause de la lenteur de sa marche? Par cette superstition des dates qu’il avait montrée souvent et que sans doute il croyait trouver dans les imaginations populaires, il voulait, dit-on, rentrer à Paris le 20 mars, anniversaire de la naissance de son fils. Mais averti dès le matin à Fontainebleau, par le message de La Valette, du départ du Roi et de l’état de la capitale, il pouvait faire en plein jour une de ces entrées triomphales qui lui plaisaient. Loin de là, il retarda son entrée jusqu'à la nuit ’. Les mêmes courriers qui lui avaient apporté la nouvelle du départ de Louis XVI II lui avaient-ils apporté des renseignements sur la situation morale de Paris ? Toujours est-il qu’il ne voulut pas commettre le retentissement des ovations populaires de Grenoble et de Lyon, en exposant à la clarté du jour son entrée à Paris accueillie par la froideur ou l’indifférence publique. Il se jeta dans un mauvais cabriolet de

I . Quelques historiens onl expliqué ce retard par la phrase suivante des Mémoire! tic if. tic La Valette : ■ Des o (liciers qui arrivaient de Fontainebleau, en précédant l’Empereur, nous dirent qu’il était trèn-diltlcilc d’avancer 6ur la roule. Des masses profondes de paysans la bordaient des deux côtés , ou plutôt s'en étaient emparés. L’enthousiasme était au comble. » ('.'est là, évidemment, une explication dictée par l’esprit de parti et que ne peut accepter l’histoire. L’arrivée de l’Empereur de Fontainebleau à Paris n'était pas annoncée , comment l'aurait-on devinée dans tous les villages qui se trouvent sur le parcours ? Qu’on songe en outre à la multitude immense dont le concours eût été nécessaire pour obstruer la route large et longue qui conduit de Fontainebleau à Paris' D’où serait-elle sortie? D’ailleurs on pouvait avancer sur cette roule, puisque les officiers qui précédaient l’Empereur arrivaient aux Tuileries. En outre, M. de I.a Valette ajoute plus loin : • L’Empereur avait pris le parti de so jeter avec le duc de Vicence dans un mauvais cabriolet. » 11 voyageait donc sans être reconnu. Enfin , l’aveu de la véritable cause du retard do l’arrivée de l’Empereur échappe à ce serviteur dévoué : « L’indifférence semblait dominer fous les esprits, dit-il. L’événement était-il au-dessus de la portée des âmes communes ' ou bien plutôt le bon sens du peuple lui disait-il que ce u était pas pour son bonheur que les deux monarques luttaient ensemble, et qu il n en résulterait pour lui que souffrances et sacrifices I »

17fi

RETOL’R DF. L’iLE D'ELBE.

poste avec le duc de Vicence et voyagea sans être reconnu. Il était neuf heures du soir quand ce cabriolet s’arrêta devant la première entrée voisine de la grille du quai du Louvre. Les officiers à demi-solde qui remplissaient la cour du Carrousel le saluèrent d’un long cri de vive T Empereur, qui fut répété par ceux qui remplissaient l'escalier. A la descente de la voiture , il fut reçu sur les bras de ses anciens compagnons de guerre qui le portèrent, comme sur un pavois vivant, jusqu’au bas de 1’ escalier, et ce fut là seulement que ses pieds touchèrent la terre. Les cris de vive l’ Empereur continuaient à retentir sur toutes les marches obstruées par les officiers à demi-solde, qui s’empressaient pour voir de plus près leur chef et toucher, s’il était possible, ses vêtements. Napoléon portait sa redingote grise, si connue sur les champs de bataille. Dans le vestibule, sur l’escalier, régnait une confusion inexprimable. Le duc de Vicence, qui accompagnait l'Empereur, cria au comte de La Valette, qui s’était avancé à sa rencontre sur le vestibule : « Au nom de Dieu, placez-vous devant lui pour qu’il puisse avancer ! » — « Il commença à monter l’escalier, continue celui-ci, je le précédais, en avançant à reculons à une marche de distance , le contemplant avec une émotion profonde, les yeux baignés de larmes, et répétant dans mon délire: Quoi! c'est vous! c'est vous! c'est enfin vous! Pour lui, il montait lentement, les yeux fermés, les mains étendues en avant comme un aveugle, et n’exprimant son bonheur que par son sourire. Arrivé sur le palier du premier étage, les dames voulurent s’avancer pour approcher de lui, mais un flot d’officiers de l’étage supérieur bondit sur leur passage, et si elles avaient été moins lestes, le flot les aurait écrasées. Enfin l’Empereur put rentrer chez lui ; les portes se refermèrent avec effort et la foule se dispersa, heureuse de l’avoir entrevu. »

Telle fut la rentrée de Napoléon à Paris à son retour de l’ile

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