CAUSES DU SUCCÈS DE SAPOI.ÉON
pût opposer au retour de l’Empereur. La dernière surtout était de la plus haute importance, car si Napoléon tentait un débarquement, le gouvernement avait un intérêt capital à être averti dès le premier moment, pour l’accabler avant qu’il eût fait des progrès et des recrues.
Cette ligne télégraphique n’ayant pas été établie , une fois que Bonaparte eut le pied sur le territoire français, le gouvernement royal se trouva à la merci du zèle , de l’énergie et de la capacité des chefs qu’il avait investis de sa confiance, du golfe Ju;m à Grenoble , c'est-à-dire dans le parcours où il était encore possible d’arrêter Napoléon, et ceux-ci se trouvèrent à la merci du concours douteux de leurs soldats. En effet, quand les premiers ordres venus du centre, après la nouvelle du débarquement, arrivèrent, et quand les premières mesures de défensive purent être prises par le gouvernement, Bonaparte était maître de Grenoble; il était bien tard s’il n’était pas déjà trop tard pour l’arrêter, car il avait derrière lui une petite armée, et il y avait une bataillé à livrer. La faute commise par le gouvernement royal dans cette seconde phase fut une erreur d’appréciation ; il ne comprit pas que les colonnes qu’on enverrait en détail contre Napoléon ne résisteraient pas à sa toute-puissante attraction, et qu’il ne restait aux Bourbons qu’une chance, c’était d’aborder l’Empereur avec des masses et à engager l’affaire à distance avec le canon, en faisant replier toutes les garnisons devant lui jusqu’à ce qu’elles rencontrassent toutes les forces disponibles, troupes de ligne, garde nationale, maison militaire du Roi, Suisses, volontaires, mis rapidement en mouvement sous le commandement des maréchaux les plus fidèles, accompagnés du comte d’Artois et du duc de Berry, tandis que le duc de Bourbon serait envoyé, à la première nouvelle, daus l’Ouest. Au lieu de cela, on envoya à Lyon Macdonald qui fut abandonné, et à Lons-le-Saulnier Ney, qui fit défection. Restait, après
hetoi:h de l’ile d'elre.
cette défection de Lons-le-Saulnier, line suprêipe chance : on ne pouvait plus vaincre, mais on pouvait encore mourir à Paris, au milieu de la garde nationale, des volontaires et de la maison militaire, en obligeant Bonaparte à ensanglanter son retour. La politique le conseillait et Pâme vraiment royale de Louis XVI 1 1 était au niveau de cette résolution. Mais ses entrailles s’émurent, comme jadis celles de son aïeul Henri IV, à la pensée des calamités qu’il appellerait sur sa capitale, et il s’éloigna pour la sauver.
Telles furent les causes qui empêchèrent Napoléon de trouver une résistance sérieuse sur le parcours de Cannes ;ï Paris. 11 avait obtenu sans coup féru- un succès qui peut paraître surprenant, presque impossible à ceux dont les regards s’arrêtent à la surface des choses, mais qui s’explique facilement pour ceux qui regardent plus profondément. L’armée , seule force organisée en France, avait acclamé sou ancien général; la nation, selon ses propres paroles, l’avait laissé passer. Ainsi s’était accompli ce grand changement . Maintenant Louis XV11I était à Gand , Napoléon à Paris.
Le vulgaire pouvait croire que, dès lors, l’Empereur en avait fini avec toutes les diflicultés. Pour les esprits clairvoyants et surtout pour Napoléon, mieux placé que tous pour juger sa situation, elles allaient commencer.
EFFORTS SUPRÊMES DK I.A RÉSISTANCE ROYALISTE DANS LES DÉ- PARTEMENTS. - PORREAUX : LA DUCHESSE DA NG O U I. ÊM E— TOU- LOUSE. — OUEST, LE DUC DF BOURBON. — LE DUC l>’ A NC. OUL ÊHR.
Avant d’ aborder l’exposé de cette situation nouvelle, il convient de rapporter comment les derniers éléments de la défense raonurchique disparurent du sol français, c’est-à-dire comment
RÉSIST AMCE ROYALISTE DAMS LE MIDI ET l’OÜEST. J 81
la première Restauration acheva de tomber. Quand le Roi partit des Tuileries, le duc et la duchesse d’Angoulème étaient dans les départements du Midi. Le prince et la princesse avaient quitté Paris le 27 février, six jours avant que la nouvelle du débarquement de Napoléon y fût connue, pour se rendre à Bordeaux afin d’y célébrer l’anniversaire du 12 mars. Leur voyage avait été une longue ovation : Orléans, Bourges, Château roux, Issoudun, Limoges, Périgueux, les avaient reçus avec acclamation et sous des arcs de triomphe. La conduite du duc d’Angoulême dans le Midi, l’année précédente, les souvenirs touchants et douloureux attachés à la fille de Louis XVI expliquaient cet enthousiasme, que d’ailleurs la présence des princes de la maison de Bourbon excitait alors dans toutes les provinces de >'rance rendues à la paix. Le 5 mars, le duc et la duchesse, portés dans une gondole richement ornée et précédée et suivie d’une multitude d’embarcations, firent leur entrée à Bordeaux en descendant le cours du fleuve. Ils furent accueillis par les démonstrations de l’allégresse publique. Quand le prince et la princesse descendirent de leur gondole sur la rive gauche du fleuve, ce fut une clameur immense, universelle. Vingt jeunes gens et autant de jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de lis se présentèrent pour traîner la calèche dans laquelle la fille de Louis XVI monta pour faire son entrée. Les rues étaient jonchées de verdure, les maisons tapissées, et l’on jetait les fleurs à pleines corbeilles sous les pas du cortège. C’était, dans la population, une de ces joies attendries par les larmes qui touchent profondément le cœur. Quand on arriva au château royal, l’orchestre joua le grand chœur d’ Iphigénie, air que la reine Marie-Antoinette avait tant aimé. Ce ne furent, pendant plusieurs jours, que revues, bals, spectacles, réjouissances publiques auxquels le prince et la princesse assistèrent, sans que la population, toujours aussi ardente dans ses manifestations, pût se rassasier de leur vue.
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Le 9 mars, ils devaient se rendre à une fête donnée par le commerce bordelais. Dans la matinée, le duc d’Angoulême reçut le courrier, expédié le 5 au soir par M. de Vitrolles, avec des dépêches qui lui apprirent les graves événements encore ignorés dans le département; à ces nouvelles était joint l’ordre qui prescrivait au duc d’Angoulême, nommé lieutenant général du Roi dans les départements du Midi, de se rendre dans la ville de Mmes afin de prendre le commandement de l’armée, composée des cinq divisions militaires. Le duc et la duchesse décidèrent que, pour ne pas troubler la fête convenue, ils ne laisseraient rien transpirer des dépêches, et se rendirent au bal. Ils y parurent calmes et fermes, sans que leur visage trahit leurs secrètes préoccupations. A cinq heures du matin, en sortant du bal, le duc d’Angoulême monta dans une chaise de poste, avec un aide de camp, et prit en toute hâte la route de Mmes, l a duchesse, que les événements en s’aggravant trouvaient à leur hauteur, avait répondu de Bordeaux à son mari. Le lendemain elle réunit les autorités de la ville, leur apprit la nouvelle, forma une espèce de conseil de gouvernement dans lequel figuraient MM. Bavez, de Marcellus, Peyronnet, Martignac, Gautier, de Puységur, commandant de la garde nationale, de Montmorency, chevalier d'honneur de la princesse, et dont M. Laine, qui avait quitté Paris en même temps que le Roi, allait devenir l’Ame. La nouvelle, dans les premiers moments, effraya moins qu’elle ne surprit. Cependant on prit, avec une grande activité , les mesures de sûreté nécessaires. Une liste de volontaires se couvrit de signatures, une souscription ouverte pour leur armement fit espérer le versement de 1 million. Les préfets des départements voisins, accourus à Bordeaux pour saluer le prince et la princesse, retournèrent immédiatement à leur poste.
Ainsi le due d'Angouiéme allait prendre la direclion de la défense monarchique à Mmes ; madame la duchesse d’Angou-
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lême se chargeait, avec un courage viril, de donner l’impulsion à Bordeaux et à toutes les contrées voisines. M. le duo de Bourbon était parti le 10 mars pour Angers, afin de prendre la direction du mouvement de l’Ouest, et l’on a vu M. de Vitrolles partir, dans la nuit du 19 au 20 mars, pour Toulouse avec une mission du Roi.
C’était le plan de M. de Vitrolles qui allait être appliqué in extremis, mais avec moins d’unité, moins de force, et par conséquent moins de chances que si le Roi s’était rendu lui— môme au centre de cette action royaliste avec les îTssourees militaires et financières qui lui restaient. D’abord il était bien difficile de réagir contre la constitution matérielle, politique et morale d’un pays depuis si longtemps gouverné du centre à la circonférence, et dont les habitudes, les lois, les routes même ont été dirigées dans ce sens. On avait vu déjà, dans la première révolution, le soulèvement d’un grand nombre de départements contre la force révolutionnaire maîtresse de Paris se terminer par leur défaite. Or le ressort de la centralisation, tendu par la main vigoureuse de Napoléon, était plus fort en 1813 qu’en 1793 et 1794, où l’esprit des anciennes provinces réagissait encore contre la domination centrale. En outre, il y avait plusieurs causes qui rendaient, dans les circonstances données, la résistance très-difficile et son succès à peu près impossible. L’élément militaire, la seule force organisée, autour de luquelle il aurait fallu grouper les forces inorganisées des départements, subissait partout l’attraction qui entraînait l’armée vers Napoléon, et cette attraction croissait, par une espèce de progression géométrique, à mesure que le noyau de .troupes dont il était entouré grossissait , et que ce noyau, toujours grossissant, approchait de Paris. Non-seulement on ne pouvait compter sur la troupe, dans les départements où il s’agissait d’organiser la résistance, mais il était vraisemblable qu’on l’aurait contre soi. L'argent, cet instrument de toute chose, manquait aussi aux
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organisateurs de cette résistance; et Louis XVIII, à son départ, laissait à Paris dans les caisses du Trésor 33 millions qui auraient pu être utilisés dans les départements où l’on essayait de lutter, et l'on n’avait que la ressource limitée et précaire des souscriptions volontaires. Enfin le temps, qui n’est guère moins nécessaire que l’argent quand il s’agit d’organiser, manquait comme le reste. Tels étaient les obstacles qui devaient presque inévitablement paralyser les bonnes dispositions des populations.
M. de Vitrolles qui, en vertu des pouvoirs que lui avait confiés le Roi et de la mission qu’il tenait de l’activité de son esprit et de l’énergique audace de son caractère, allait devenir l’organisateur de cette défense royaliste, se rendit d’abord à Bordeaux. Parti de Paris le 20 mars, à cinq heures du matin, il rencontra un peu avant Chartres le maréchal Gouvion Saint-Cvr, dont les dispositions étaient bonnes et qui se rendait à son gouvernement d’Orléans. 11 ne dissimula point à M. de Vitrolles qu'il trouvait les choses bien avancées, mais il promit de faire son devoir, de ne rien négliger pour ramener les troupes qui avaient déjà arboré les couleurs tricolores, et de couvrir, autant qu’il lui serait possible, la rive gauche de la Loire. Arrivé à Poitiers le 22 mars, M. de Vitrolles écrivit à M. le duc de Bourbon, qui devait être à Angers où il organisait les forces de l’Ouest, pour lui communiquer son plan, les bonnes dispositions du maréchal Gouvion Saint-Cyr, et lui indiquer le rôle que l’Ouest avait à jouer dans la défense commune.
A mesure que M. de Vitrolles s’enfonçait dans les provinces méridionales, il trouvait les sentiments royalistes plus prononcés et plus énergiques. Les populations de ces contrées avaient pris les armes d’instinct et elles exerçaient une inquiète surveillance. Ce ne fut pas sans peine qu’il arriva à Bordeaux, le 23 mars, à neuf heures du matin. 11 descendit de voiture à la porte du palais de la duchesse d’Angoulême ; suivant de près l’huissier qui de-
Digil
BORDEAUX : LA DUCHESSE d’aNGOULKMK.
yait l'annoncer, il entra en même temps que lui dans les appartements de la princesse. La fille de Louis XVI était agenouillée devant son prie-Dieu ; c’était là qu elle puisait cette sérénité et ce courage qui étonnaient tous ceux qui avaient à traiter avec elle. Elle tourna la tête au bruit des pas de M. de Yitrolles, se leva et vint vivement à lui. Celui-ci lui remit la lettre du Roi, lui raconta la triste scène de son départ, indiqua en quelques mots les causes qui l’avaient amené, parla de son intention de s’enfermer à Lille, et passa sans transition à l’exposé du système de défense qu’il convenait d’essayer. 11 comptait sur l’occupation de la rive gauche de la Loire par les troupes du maréchal Gouvion Saint-Cyr et par celles du duc de Bourbon, et désigna à la princesse Toulouse comme le centre naturel de l'organisation royaliste qu’il fallait établir. Une fois là, on mettrait en mouvement, toutes les forces monarchiques qu'on pourrait réunir de Nantes à Marseille, et on les enverrait successivement au secours du duc d’Angoulème , du duc de Bourbon et du maréchal Gouvion Saint-Cyr. Ces forces, sorties du sein de la population, étaient le seul appui certain qui restât à la royauté, et il faudrait même, dès qu’on le pourrait, licencier les régiments dont on avait à attendre plus de pénis que de secours.
Tandis que M. de Vitrolles exposait ces idées, le cœur de la princesse s’ouvrait à l’espérance, et son visage s'épanouissait à la pensée de cette gloire à laquelle elle devait arriver à travers des périls. Son interlocuteur, qui craignait de lui avoir donné une confiance trop grande dans un succès sur lequel il comptait peu lui-même, ne lui dissimula pas combien il appréhendait que tous ces efforts ne fussent inutiles. La princesse l’interrompit avec un ton de mécontentement et de reproche :
« Ce qui est bien conçu, dii— elle, doit bien s’exécuter. » Son instinct de femme avait ici raison contre les doutes politiques de M. de Vitrolles. Pour lutter, il faut espérer. Madame la du-
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chesse d’AngouIème rendit compte à son tour au conseiller que son oncle lui envoyait de l'état des affaires dans le Midi ; le duc d’Àngoulème organisait ses forces à la hâte pour prendre l’offensive et marcher sur Lyon. Quant à Bordeaux, elle pouvait compter sur le concours le plus ardent et le plus actif de la population : la garde nationale était excellente; les volontaires demandaient à marcher ; l’armée était sans enthousiasme, mais rien n’autorisait à soupçonner qu’elle hésitât à faire son devoir. Les généraux Decaen et Harispe montraient les meilleures dispositions et se conduisaient en gens d’honneur.
La princesse voulut que M. de Vitrolles annonçât lui-même aux autorités de Bordeaux la nouvelle qu’il apportait. 11 y eut donc, le jour même, une convocation des autorités civiles, militaires et judiciaires. Près de quatre cents personnes se trouvaient ainsi réunies dans la grande salle du palais. La duchesse d’AngouIème leur présenta M. de Vitrolles, en leur disant qu’il était investi par le Roi de tous les pouvoirs pour maintenir le gouvernement dans le Midi et organiser l’administration des provinces fidèles. Ensuite la princesse se retira, et M. de Vitrolles eut à raconter les dernières circonstances du séjour du Roi à Paris, sa résolution de se renfermer dans Lille, sa confiance dans ses fidèles provinces du Midi et de l’Ouest. Il termina en annonçant la prochaine arrivée de Monsieur. Pendant cette narration animée, l’émotion de l’assemblée ne cessa de se manifester par des cris de vive le Roi, qui soutenaient la verve naturelle de l’orateur, à qui l’auditoire renvoyait la passion royaliste qu’il recevait de lui.
A la fin de cette séance, M. de Vitrolles eut avec le général Decaen une conférence intime sur les moyens d’organiser la défense royaliste. Ces entretiens se renouvelèrent plusieurs fois en présence de la princesse. M. de Vitrolles, averti par l’expérience qu’on venait de faire sur tant de points, proposait de disloquer les régiments et de les disséminer en petits déta-