LIVRE TRENTE ET UNIEME
confidence de son séjour. Il attendait du hasard un moyen de fuir jusqu'en France.
Le lendemain matin , en se promenant avec ses deux compagnons d'infortune sur la plage déserte de File, entre la ville d'Ischia et les murs du jardin d'un de ses anciens palais de plaisance, il vit une felouque qui courait des bordées indécise entre le port et la plage où il errait, et qui semblait, à ses manœuvres, n'avoir d'autre but que d'être remarquée et d'attendre des passagers à un rendez- vous de mer. Murât se douta que ce navire, frété par des amis inconnus , était peut-être un secours inespéré que lui envoyait sa fortune. Il fit des signaux, qui furent à l'instant répondus par les officiers du bord. Le navire s'approcha de la plage, envoya à terre son embarcation. Murât s'y précipita avec ses deux amis, et se trouva en quelques coups de rames sur le pont de la felouque, dans les bras de son aide de camp, le duc de Rocca Romana.
Le duc de Rocca Romana, qu'on appelait le Rayard de l'armée de Naples, avait dans la physionomie et dans l'extérieur d'un paladin cette trempe du caractère antique et obstiné à l'amitié qu'on retrouve rarement dans l'Italie, amollie par la longue servitude, mais qui, dans les âmes où elle se rencontre, nobles ou plébéiennes, égale tout ce que l'antiquité ou la chevalerie ont d'héroïque et de surhumain. Tel était Rocca Romana, digne par son rang de la cour des Rourbons, digne par sa bravoure de combattre à côté de Murât , digne par sa fidélité à l'infortune de son ancien général de l'estime des deux partis. Son image, en le peignant ainsi, est dans nos souvenirs et dans nos yeux.
Le duc de Rocca Romana, en apprenant par des confidences de camp et de palais que Murât avait pris la direction du cap Misène, conjectura que le roi était réfugié à Ischia. Il se hâta, de concert avec la duchesse de Conegliano, nièce de Murât, de s'embarquer sur une felouque calabraise appartenant à un des fermiers de ses domaines, qui se trouvait en ce moment dans le port de Naples , et il fit voile vers l'île pour chercher au hasard son maître, pour le recueillir et pour le sauver. Murât, Rocca Romana , le colonel napolitain Ronafoux , le marquis Giuliano et quelques autres serviteurs du roi firent voile vers Toulon. Le roi espérait que Napoléon, encore à Paris alors, lui accorderait son pardon, lui permettrait de se rendre auprès de lui, de combattre comme chef ou comme volontaire dans sa cavalerie, et qu'il rachèterait ses infidélités ambitieuses par son sang. Dans cette vague espérance, mais sans oser devancer à Paris le pardon qu'il se préparait à solliciter , il débarqua sur la même plage où Napoléon avait débarqué lui-même, à Cannes, le 28 mai, comme s'il eût voulu poser le pied sur toutes les traces des pas de son beau-frère. Il se réfugia dans un demimystère, pour attendre, aux environs de Toulon, dans une maison de campagne de Famiral Lallemand appelée Plaisance.
Il écrivit de là à Fouché, ministre de la police, qui avait été longtemps son hôte à Naples, et le confident de tous ses démêlés de famille et de politique avec l'em-