LIVRE TRENTE ET UNIÈME
pereur. Il ne pouvait choisir un plus puissant négociateur. Fouché se prêta, avec son obligeance naturelle, à ce rôle d'intermédiaire et de réconciliation entre les deux beaux-frères. Il aimait Murât et le croyait utile au prestige de l'armée. Mais , au premier mot qu'il dit sur ce sujet à l'empereur, celui-ci se rembrunit, et Napoléon jetant sur Fouché un regard qui semblait dire que le séjour, qu'il voulait bien ignorer, de Murât à Toulon était une assez grande indulgence : c< Quel traité de paix » que j'ignore, dit-il à Fouché, a donc été conclu entre » le roi de Naples et la France? » Fouché n'osa insister contre un ressentiment qui pouvait se changer en menace. Il informa Murât des mauvaises dispositions de son beaufrère, et lui conseilla d'attendre dans l'obscurité que la victoire eût rappelé la générosité, ou que les revers eussent ramené l'amitié dans le cœur de Napoléon. Murât obéit en frémissant d'impatience, et se rongea le cœur de remords et de douleur dans la solitude et dans l'oisiveté de sa retraite.
Il ne fut réveillé de cette léthargie que par le bruit de la catastrophe de Waterloo, de l'abdication et de la fuite de l'empereur, de la rentrée des Bourbons, ses ennemis à Paris, à cause des souvenirs, bien injustes à son égard, de l'exécution du duc d'Enghien; ses ennemis à Naples , à cause de la communauté d'intérêt et de sang. Les soulèvements royalistes de Marseille; les assassinats du général Ramel à Toulouse, du général Lagarde à Nîmes,
du maréchal Brune à Avignon ; la terreur qui changeait seulement de drapeau dans le Midi, et qui s'acharnait jusque dans Toulon sur tout ce qui tenait par le sang, par les fonctions ou par les opinions à Bonaparte, le forcèrent de quitter la maison de l'amiral Lallemand, où la police du marquis de Rivière, commissaire du roi dans le Midi, savait son séjour.
11 alla s'abriter dans une retraite ignorée de tous, excepté de quelques officiers de marine dévoués à son infortune et fidèles à son secret. De là, il se retourna vers la générosité des Bourbons, rentrés à Paris, pour en obtenir sûreté et asile en France. Il écrivit une lettre digne et touchante au roi , et une autre lettre à Fouché, seul survivant au pouvoir après la ruine des impérialistes. Cette lettre de la main de Murât était datée : « Du fond » de ma ténébreuse retraite, le 22 août 1815. »
La lumière du jour était, en effet, dérobée à l'infortuné roi de Naples dans sa retraite ; il ne respirait l'air et ne voyait le ciel que pendant la nuit. Il informait Fouché dans cette lettre , que n'osant traverser le Midi , teint du sang de Brune, pour aller se jeter aux pieds du roi, il allait s'embarquer pour le Havre sur un navire de commerce affrété par ses amis de Toulon, et que du Havre il se rendrait à Paris avec plus de sûreté pour ses jours. Il chargea en même temps un de ses anciens aides de camp, le colonel Macerone, confident et agent secret de Fouché à Paris, de négocier pour lui auprès des puissances étrangères un sauf-conduit et des sûretés qui lui assignassent un asile et une situation dans quelque État du continent.
Pendant cette correspondance lente et entravée par l'ignorance où Murât voulait laisser Fouché et môme