LIVRE TRENTE ET UNIEME
gardes-côtes, voguait à toutes voiles vers la pleine mer. Son dernier espoir et ses derniers amis s'éloignaient avec cette voile. Il tomba un moment anéanti sur le rocher d'un éeueil, appelant ses amis ou la mort.
Mais il était de cette trempe d'hommes qui ne plient pas longtemps sous le poids des circonstances même les plus désespérées. Exercé par les hasards de sa jeunesse, par le jeu avec la destinée et par les dangers bravés ou évités du champ de bataille, à toutes les extrémités de la fortune, il ne les subissait, comme les grands cœurs, qu'après avoir employé toutes les ressources de sa présence d'esprit et toutes les vigueurs de son courage à les surmonter. Jamais vaincu avant la mort, l'énergie et la souplesse de son âme domptaient, même dans les plus sinistres surprises du sort, les défaillances et les pâleurs de visage, et sa physionomie conservait le sourire et la sérénité de son courage.
Il se releva après quelques minutes données en vain au retour de plus en plus impossible de son vaisseau qui disparaissait à l'horizon sous les lames , et il s'enfonça dans les champs et sous les oliviers qui bordent la rade, ne sachant où porter ses pas et ne pouvant néanmoins rester immobile.
Le jour allait le découvrir à ceux qui l'avaient cherché la nuit. La certitude que son asile de la veille était soupçonné et circonvenu ne lui permettait pas d'y revenir, à moins de se livrer à ses bourreaux. Tl craignait
dans chaque toit qu'il apercevait dans la campagne de rencontrer un délateur ou un ennemi. Il marcha au hasard, évitant le voisinage des forts et les villages, s'éloignant des bords de la mer, ne suivant d'autres sentiers que ceux que son instinct lui montrait comme les plus cachés et les plus déserts , vingt fois tenté de frapper aux portes de quelques maisons isolées, vingt fois repoussé par la crainte d'y trouver un traître.
Il erra ainsi trois jours et quatre nuits sans autre nourriture que les régimes de maïs qu'il broyait sous ses dents pour soutenir ses forces, et n'ayant pas d'autre manteau que les feuilles des oliviers pour se couvrir la nuit pendant son sommeil contre les intempéries de l'air. Il ne s'éloignait néanmoins pas trop des bords de la rade, et il s'en rapprochait le soir, dans la vague espérance que ses amis, une fois délivrés de l'observation des bâtiments de guerre, débarqueraient aux alentours delà plage convenue et parviendraient à le découvrir et à le ramener au navire.
Mais aucun de ces rêves ne s'était réalisé. Le quatrième jour vers midi, contraint par la faiblesse de ses membres et par la faim, il se décida à frapper à tout hasard à la porte de la première maisonnette isolée qui s'offrait à lui, et à tenter l'hospitalité ou la mort de la générosité ou de la trahison des habitants. Il se flattait même de n'être pas reconnu et de pouvoir sonder les