‹ Histoire de la RestaurationChapitre 107 sur 193 · LIVRE TRENTE ET UNIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE ET UNIEME

sentiments et les opinions de ses hôtes, avant de se révéler ou de se dérober de nouveau de leur seuil.

Sa fortune le conduisit vers une maison de campagne pauvre et rustique, isolée des autres demeures éparses sur ces collines et appartenant à un ancien militaire retiré du service qui cultivait là le petit héritage de ses pères. Une servante âgée, gouvernante du ménage et du domaine, habitait seule cette maison avec son maître. Le maître était absent au moment où Murât s'approchait du seuil. Le roi frappa timidement. La vieille femme ouvrit, et voyant un homme d'une figure noble et douce, d'un costume moitié militaire, moitié civil, mais décent et même riche, elle pensa que c'était un des amis, compagnons d'armes de son maître, et le fit entrer avec confiance dans la maison. Le roi lui dit qu'il était un officier de la garnison de Toulon, nouveau dans le pays, et que s'étant égaré dans une longue promenade à travers ces campagnes inconnues, il s'était senti pressé par la fatigue et par la faim, et qu'il avait pensé qu'on serait assez hospitalier dans cette maison habitée pour lui permettre d'y prendre un peu de repos et de nourriture. La grâce et la noblesse de la figure du roi, la politesse de ses manières et la franchise honnête de son accent convainquirent et touchèrent la gouvernante.

Elle offrit au roi une place sur le banc de la table de la cuisine, et s'occupa à rallumer le feu , et à chercher des œufs pour lui préparer à diner. Tout en s'occupant de ces détails de ménage, elle entretenait l'étranger avec cette familiarité domestique du Midi qui met moins de distance que dans l'intérieur de la France entre les serviteurs et les hôtes. Elle lui demanda pardon pour la

rusticité des mets qu'elle allait lui offrir, et lui dit que, si son maître l'avait attendu, il l'aurait certainement reçu à une table mieux servie. Le roi, au nom de maître prononcé par la servante, trembla; mais, cachant son impression sous une feinte indifférence, il lui demanda négligemment qui était son maître, et s'il était absent pour longtemps de sa demeure. Elle répondit qu'il était sorti seulement pour visiter ses oliviers et qu'il ne tarderait pas à rentrer. Le roi allait continuer ses interrogations, quand le maître, lui-même, rentra de sa promenade, et voyant un étranger de noble apparence dans sa maison, déjà assis et mangeant à sa table, il le salua avec une cordiale hospitalité , et s'asseyant vis-à-vis de son hôte, il lui dit qu'il était lui-même en appétit, et il ordonna à la gouvernante de lui préparer un autre plat d'œufs de ses poules et de lui apporter une autre bouteille de son vin. Le roi, en effet, affamé par son long jeûne dans les bois, avait déjà dévoré le pain et les mets qu'on avait mis sur la table, devant lui, avant l'arrivée du maître de la maison.

A peine les deux convives étaient-ils assis l'un vis-àvis de l'autre, à la même table, que le maître de la maison, regardant de plus près et à un rayon de soleil plus direct, l'hôte qui était devant lui, reconnut le roi de Naples à la ressemblance parfaite de ses effigies sur les monnaies du grand-duché de Berg et du royaume des Deux-Siciles, se troubla, se leva en sursaut de son banc.

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