LIVRE TRENTE ET UNIÈME
mer houleuse sur un autre point de la rade. Cette fois il parvint à s'y jeter, favorisé par la sécurité des gardescôtes, qui croyaient la plage assez gardée dans une telle nuit par la tempête, et il se livra aux lames et aux vents, peut-être moins cruels et moins acharnés que les partis politiques.
La barque, qui ne pouvait contenir que quatre passagers, gouvernée par des bras intrépides, sortit de la rade, et vogua, au lever du jour, sur la haute mer, dans la direction de l'île de Corse. Mais la tempête, qui soulevait en plein canal des vagues plus démesurées à la frêle em* barcation que dans la rade abritée de Toulon ; le vent qui avait déchiré la voile et brisé la vergue; les flots, qui s'embarquaient à chaque rafale, menaçaient le roi et ses amis de leur creuser un tombeau entre chaque lame. Ils aperçurent un navire ponté qui cinglait vers la côte de France; ils en approchèrent pour conjurer l'équipage de les recevoir à bord et de les conduire en Corse, offrant au capitaine pour prix de ce service une partie des sommes que le roi portait sur lui. Mais le capitaine et l'équipage, sourds aux supplications des passagers , manœuvrèrent sans pitié , au risque de faire sombrer la barque sous leur proue , et laissèrent Murât aux prises avec les éléments déchaînés. La nuit tombait, le vent mugissait , la barque faisait eau et chancelait à chaque coup de mer , quand une autre voile se montra sur les lames, à la lueur du crépuscule, voguant vers la Corse, dans la même direction que Murât, et prête à l'atteindre et à le dépasser.
C'était le bateau-poste de Toulon en Corse, commandé par le capitaine Michaello Bonelli , de Bastia, qui portait
des dépêches et des passagers vers File. Aux signaux de détresse , aux gestes et aux cris de Murât et de ses compagnons, le généreux capitaine , quoique menacé luimême par le gros temps ? n'hésita pas à carguer ses voiles et à attendre la barque. Il feignit d'ignorer quels étaient les passagers en perdition qu'il recevait sur son bord; mais le capitaine de frégate Olessa, embarqué à Toulon sur le bateau-poste, avait reçu, avant de partir, la confidence du départ du roi. Il présumait que le vent et la mer n'auraient pas intimidé ce prince intrépide , qu'il le rencontrerait en mer luttant contre les flots , et il avait secrètement insinué au commandant du bateau, Michaello Bonelli, de surveiller l'horizon et de recueillir l'infortuné roi de Naples. Murât fut donc reçu sur le pont du bâtiment, moins en naufragé qu'en roi.
A peine était-il sur le pont, que sa barque, démâtée et disloquée par les coups de mer, sombra à la vue des passagers.
Indépendamment du capitaine de frégate Olessa, qui lui était dévoué , Murât trouva à bord du bateau corse des partisans de sa cause et des hommes qui fuyaient sinon la proscription, du moins la disgrâce. De ce nombre étaient des sénateurs , des généraux corses de haut rang, de la famille, de la cour ou de la haute faveur de Napoléon : des Bacciocchi, des Casabianca, des Rossi, des Galvani. Us accueillirent Murât avec toutes les marques de respectueuse considération et de déférence compati-