LIVRE TRENTE ET UNIÈME
bles avec la réserve que commandaient les circonstances. Il fut convenu sur le bâtiment qu'on affecterait d'ignorer, en touchant au port, le nom et le titre du roi. Il avait pris le nom de Campo Meli, un des fiefs de son ancien royaume.
Le roi , descendu sous ce nom à Bastia , fut bientôt reconnu et accueilli silencieusement par la popularité sourde qui s'attachait à sa personne, à ses exploits, à ses infortunes, que l'on confondait, dans l'ignorance de l'île, avec les revers de Napoléon. Toutefois, craignant que les agents et les partisans des Bourbons dans la ville, centre du gouvernement, ne prissent ombrage de son séjour , et n'exécutassent contre lui quelque ordre de sévérité apporté de Paris ou inspiré par leur propre zèle, il ne passa qu'une nuit dans la ville ; et dès le lendemain de son arrivée il partit avec quelques amis pour Vescovato , village situé dans un noyau de hautes montagnes de l'île, à douze lieues de Bastia.
La principale famille de Vescovato était la famille Colonna, antique et considérée dans ces montagnes où le peuple, comme en Orient, reconnaît des chefs naturels et héréditaires dans les chefs des vieilles tribus du pays. Murât avait été inspiré de se jeter à Vescovato par le souvenir du nom de cette famille Colonna, dont un de ses généraux les plus affidés, le général Franceschetti , avait épousé une fille. Il pensait que la reconnaissance et l'affection que ce général , comblé de sa faveur à Na-
pies, avait communiquées à sa parenté lui seraient un gage d'hospitalité et cle fidélité. 11 ne se trompait pas. Les liens de la nature et du cœur sont plus sacrés en Corse que ceux de la politique et de l'opinion, comme dans tous les peuples primitifs où l'homme est au-dessus du sujet ou du citoyen. Le maire de Vescovato, Colonna Cecaldi, beau-père du général Franceschetti, était le chef de cette famille. Il était royaliste, ennemi de Bonaparte, et dévoué aux Bourbons , mais , avant tout , dévoué au sentiment de famille, au devoir de l'hospitalité envers ceux qui l'imploraient et aux mœurs antiques de son pays.
Murât en arrivant, comme un chef de bandes d'Ecosse ou du Liban, sur la place de Vescovato, descendit de cheval devant le seuil de la maison du village qui présentait la plus imposante apparence : c'était celle de Colonna Cecaldi. Le maître de la maison et le chef du pays, Colonna, sortit de sa demeure au bruit des chevaux de la suite du roi. Murât se nomma, lui fit connaître les motifs de sa descente dans l'ile, et lui demanda asile et protection parmi les siens , dans l'unique intention d'attendre en sûreté dans ces montagnes ce que le roi de France et les souverains alliés décideraient de lui. Le vé* nérabie chef des Colonna répondit au roi par le témoignage de la plus inviolable hospitalité. Il lui dit qu'il n'existait, à sa connaissance, aucun ordre du roi de France et aucune raison de conscience et d'honneur pour