LIVRE TRENTE ET UNIÈME
Macerone, avant de se rendre auprès de son ancien maître, confia au commandant de Bastia et à des agents anglais et napolitains, qui étaient dans ce port pour détourner Murât de son entreprise et pour dissuader ses adhérents, la mission dont il était chargé auprès de lui. Il vit entre autres les deux frères Carahelli , Corses de naissance, ayant servi autrefois dans l'armée britannique, et envoyés confidentiellement de Naples par le ministre de la police, Medici, non pour provoquer, comme on l'a cru, mais pour détourner Murât de son entreprise. La cour de Naples avait déjà des soupçons. Elle craignait et elle surveillait, mais elle n'avait pas besoin de tendre un piège de sang à un homme qui s'y précipitait de luimême avec tant de vertige.
Macerone et les deux Carabelli , l'un dans l'intérêt du roi et du succès de sa négociation , les autres dans l'intérêt de Naples et du ministre Medici qui les employait , se virent à Bastia, conférèrent avec le gouvernement militaire de la ville, et apprenant que Murât se rendait à Àjaccio par une route , ils s'y rendirent par une autre , pour l'arrêter par leurs conseils au dernier pas.
Mais rien ne pouvait plus l'arrêter. Le 17 septembre, il monta à cheval à Vescovato, entouré d'une petite armée de volontaires corses et de tous les clients de la famille Golonna. Il marchait sur Ajaccio, seconde capitale de l'ile, aux cris de Vive le roi de Naples ! et aux vœux de toutes les populations que sa grâce, sa familia-
rite , son éloquence martiale et sa renommée lui avaient conquises pendant son long séjour chez les Golonna. Cette armée était composée principalement des généraux Franceschetti etNatali, qui l'avaient rejoint en Corse, de sous-officiers et de soldats oisifs retrouvés dans l'île et accourus au bruit de son nom , autour de leur ancien général , de l'élite des condottieri les plus aguerris que les vengeances réciproques et éternelles des familles en guerre jettent dans les forêts et accoutument tous les jours au bivouac et aux coups de feu contre les troupes, et enfin de ces bergers des pâturages élevés de l'île et de cette jeunesse des villages, qui gardent leurs troupeaux ou qui labourent, le fusil à la main, et que l'habitude des armes aguerrit dès l'enfance. Murât, dans le costume de trône et de guerre dont il affectait de fasciner les yeux du soldat français ; suivi des principaux chefs de la famille qui lui avait donné l'hospitalité et de ses généraux en uniforme ; derrière, les guides de son avant-garde de montagnards, s'avança à la tète de cette colonne, escorte pour les uns, armée pour les autres, selon que les portes d'Ajaccio, où il avait pratiqué des intelligences, s'ouvriraient ou se fermeraient à son nom.
Il montait un de ces petits étalons corses à longue crinière dont le pied sûr, l'œil de feu, le cœur ardent, l'oreille habituée au feu, font le cheval de bataille de ces guerres de montagne. Les roches, les ravins, les lisières des forêts étaient couverts de femmes et d'enfants groupés sur la route pour voir passer un héros et un roi.
La magnificence sauvage des paysages qu'il avait à parcourir ajoutait encore quelque chose de grandiose, de pittoresque et d'oriental à ce spectacle. Les sentiers