LIVRE TRENTE ET UNIÈME
leur présenter le drapeau de la tyrannie, de l'usurpation, de l'irréligion et de la trahison. Les Calabres étaient pour Murât ce qu'un débarquement dans la Vendée eût été pour Napoléon, son modèle, trois mois après la restauration vendéenne des princes de la maison de Bourbon.
Plus près de Naples et des provinces du centre du royaume , Murât aurait eu peut-être plus de hasards et plus d'opinions populaires pour lui.
Déjà le peuple se rassemblait, s'interrogeait, s'encourageait à la fidélité et s'armait à la voix des principaux habitants de la ville , sur la place du Pizzo. Murât perdait des minutes à attendre un mouvement vers lui qui ne se prononçait pas. La plage devenait déserte, le vide se faisait : fatal indice! Là ouest la fortune, là accourent les hommes.
Les parentés de la maison royale de Naples et de la maison royale d'Espagne , et la double domination des deux royaumes par une même dynastie ont laissé dans les provinces de Sicile ou de Naples d'immenses fiefs aux grandes familles espagnoles. Le duc de l'Jnfantado possédait des territoires considérables autour du Pizzo. L'agent; du duc avait, sur la population de la ville, l'influence et l'autorité que donne une généreuse suzeraineté sur un peuple de vassaux. Cet agent, populaire au Pizzo, apprenant le débarquement de Murât, était fidèle à la maison de Bourbon, dont son maître servait héroïquement la
cause en Espagne. Il descendit sur la place, se mêla aux rassemblements qui interrogeaient sa pensée , et démontrant au peuple le crime et la démence d'un soulèvement contre le roi légitime , et l'honneur et le prix d'une courageuse fidélité, il entraîna sans peine tous les cœurs déjà frémissants contre la complicité avec Murât. On répondit à l'agent du duc de l'Infantado par le cri : Aux armes! par des imprécations et par des menaces de mort contre Murât. On n'attendait pour marcher contre lui que des bras plus nombreux et des armes mieux chargées.
Deux jeunes gens de Monteleone, ville voisine et capitale de la Calabre, témoins de cette fermentation du peuple et paraissant prendre intérêt pour les débarqués, vinrent à la plage, s'approchèrent du roi, lui rapportèrent ce qui se passait dans la ville , l'avertirent du danger qu'il courait en restant sur la côte et lui conseillèrent de se jeter résolument sur la route de Monteleone, où l'opinion plus favorable et la garnison plus séductible lui ouvriraient la porte de son royaume. Ils s'offrirent à lui servir de guides. Murât, sans avoir le temps de réfléchir, et rougissant de se rembarquer quand il le pouvait encore, prit ce conseil pour une inspiration. Il accepta les deux Calabrais pour guides, fit signe aux siens de se lever et ordonna aux canonniers de le suivre. Quelquesuns de ces soldats le suivirent en effet, plutôt par habitude d'obéir que par entraînement vers sa cause, tant l'uniforme et le commandement imposent aux soldats.