‹ Histoire de la RestaurationChapitre 128 sur 193 · LIVRE TRENTE ET UISMEMÈ · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE ET UISMEMÈ

Murât et ses quatre ou cinq compagnons de course n'avaient été poursuivis à travers les vignes et les oliviers, dans leur fuite vers la plage, que par quelques hommes sans armes, que la crainte de voir les fugitifs se retourner tenait à distance. Le colonel Trenta Capelli , les canonniers et les hommes en armes du Pizzo étaient occupés au sommet des collines à tirer sur les vingtquatre soldats de Murât , à les désarmer, à les faire prisonniers, à les traîner dans leur sang vers la ville. Le roi et ses amis avaient donc le temps d'échapper à la captivité ou à la mort , si Barbara et Ceconi eussent viré de bord à leurs cris et envoyé un canot au rivage. Mais Murât voyait redescendre derrière lui les soldats et les volontaires de Trenta Capelli, et s'éloigner son seul secours.

Dans cette perplexité, le roi voyant des barques de pêcheurs amarrées à quelque distance de lui sur la grève, se jette dans l'eau pour s'emparer d'une de ces embarcations et pour mettre la mer entre lui et ses ennemis. Mais la barque échouée, manquant d'eau sous la quille, résiste aux efforts du roi pour la mettre à flot. Pendant ces inutiles tentatives, la multitude, qui s'aperçoit de son dessein, appelle par ses gestes les sbires de Trenta Capelli, entoure le roi de plus près sans oser néanmoins, soit respect, soit pitié, soit crainte, tirer sur lui ou lever la main sur sa personne.

Murât, renonçant à ébranler la grande barque, se jette

seul à quelques pas de là dans un petit canot de pécheur qui flottait à l'ancre, sur une eau plus profonde. A peine en a-t-il escaladé le bord, qu'il s'efforce de retirer à lui le câble à l'extrémité duquel était nouée la grosse pierre qui servait d'ancre à ce frêle canot. Il était près d'y parvenir, quand le pauvre pêcheur à qui appartenait ce canot , tremblant de voir le roi emmener avec lui sa seule fortune, se jette à la mer pour disputer sa barque au fugitif. Le roi le renverse d'un coup de rame à ses pieds, et continue à tirer le câble et à soulever la pierre. Mais la foule des marins et des pêcheurs, accourant aux cris de leur camarade renversé , se précipitent dans la mer, retiennent le câble de leurs mains réunies , s'élancent dans le canot, renversent à leur tour le roi, le désarment de sa rame , déchirent ses habits , meurtrissent son visage, et l'entraînant vaincu et sanglant sur le sable, le remettent accablé d'injures et d'outrages aux hommes armés de Trenta Capelli. Ceux-ci se disputent les uns aux autres le roi prisonnier, le frappent au visage avec la crosse de leurs carabines, le collètent, lui arrachent les insignes précieux qu'il portait sur son chapeau et sur sa poitrine , et le traînent avec les cadavres de Pernice, de Giovanni, et avec sept autres de ses officiers ou de ses serviteurs blessés et baignés dans leur sang, à travers la multitude, qui insulte tout ce qui tombe. Ils les jettent pêle-mêle dans les casemates du petit château en ruine du Pizzo.

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