LIVRE VINGT-HUITIEME
étranger qui touche son sol. Il recommença à délibérer avec lui-même et parut incliner vers l'Amérique. Il fit demander au ministre de la marine la liste des navires américains à l'ancre dans nos ports. On la lui envoya.
« Remarquez surtout , sire , » — lui disait le ministre dans la lettre qui contenait ces renseignements, — « un » bâtiment américain stationné au Havre ; son capitaine » est dans mon antichambre , sa voiture est attelée à ma » porte, il va partir, je réponds de lui , il attend vos or- » dres ; demain , si vous voulez , vous serez en pleine » mer, sous un pavillon secret, à l'abri des atteintes de » vos ennemis ! »
Caulaincourt , dans son double rôle de membre du gouvernement , intéressé à affranchir la France du danger de la présence de son maître , et d'ami de Napoléon , répondant de sa sûreté à son propre honneur , insistait vivement afin que l'empereur profitât de cette occasion providentielle pour s'éloigner. « Je sais bien, » — lui dit Napoléon avec une injuste amertulie, — « qu'on voudrait » me voir déjà parti, pour se débarrasser de moi à tout » prix et me faire prendre prisonnier de mes ennemis ! » Caulaincourt fit un geste d'indignation et de reproche. L'empereur lui dit que ces paroles ne tombaient pas de sa pensée sur son nom. « Qu'ai -je à craindre après tout? » répéta-t-il de nouveau à son ancien ministre, « c'est à la France à me protéger ! »
Les Chambres cependant pressaient le gouvernement d'éloigner en lui l'obstacle aux négociations , le ferment
de l'agitation de Paris, le tribun encore dangereux de l'armée. L'empereur répondit aux instances du gouvernement à ce sujet qu'il était prêt à s'embarquer pour les Etats-Unis avec sa famille, si on lui fournissait deux frégates. Le ministre de la marine ordonna à l'instant l'armement de ces deux frégates, et M. Bignon, ministre des affaires étrangères, demanda des sauf-conduits à lord Wellington.
Mais le gouvernement et les Chambres, informés des hésitations de Napoléon et craignant , d'après les indices multipliés qu'ils recevaient de la Malmaison, que ces hésitations et ces lenteurs ne fussent en lui qu'une tactique pour user les jours et pour attendre l'occasion de se faire enlever par un corps de son armée , ou de se jeter de lui-même à la tête d'un mouvement militaire qui rallumerait l'incendie et renverserait les Chambres , se décidèrent à le faire surveiller par un commandant militaire de sa résidence, déguisant seulement à demi la captivité sous les honneurs rendus à son ancien rang.
Le général Becker , beau-frère du général Desaix , tué à Marengo en décidant la première victoire de Napoléon, reçut ordre de se rendre à la Malmaison , d'y prendre le commandement de la garde de l'empereur, sous l'apparence d'une garde d'honneur chargée de répondre de la sûreté du prince déchu. Mais en même temps il fut chargé du devoir d'empêcher qu'on ne se servît du4 nom ou de la personne de l'empereur pour exciter des troubles.
Davoust, ministre de la guerre et investi du commandement général de l'armée depuis l'abdication, intima au général Becker les ordres à la fois respectueux et sévères