LIVRE VINGT-HUITIEME
que comportait une telle mission. Becker, attaché à Napoléon, plus attaché à sa patrie et à son devoir de soldat, reçut ces ordres avec douleur et les accomplit avec convenance. Mais leur signification ne pouvait échapper à Napoléon. Il y vit la première menace des extrémités auxquelles son indécision pouvait porter contre lui les Chambres, ses ennemis et même ses amis dans le gouvernement. Il s'indigna d'abord, comme à Fontainebleau et à l'Elysée, puis il plia avec les apparences de l'insouciance et de la grâce même, comme s'il eût voulu se dérober à lui-même son abaissement et paraître encore commander quand il obéissait. Les familiers crurent à un ordre sinistre. On parlait d'arrestation et de prison d'État.
Gourgaud, jeune homme passionné et chez qui, comme dans les nobles natures, l'adversité accroissait le dévouement , jura qu'il frapperait le premier qui porterait la main sur son maître. Les larmes coulèrent dans l'appartement de la reine Hortense.
Becker, attendri à la vue de l'empereur, honteux de sa mission de rigueur et contenant mal l'émotion qu'excitait dans son cœur sensible la vue de cette décadence, aborda Napoléon avec une respectueuse compassion. Il semblait lui demander pardon des sévérités et des contrastes de la fortune. Napoléon l'entraîna dans ses jardins et lui demanda, avec l'insouciance de la familiarité, ce qui se passait à Paris. Becker lui répondit avec cette V. 2
adulation respectable que la compassion autorise envers l'irrémédiable adversité. Il ne put néanmoins déguiser à son ancien général que, s'il n'avait pas abandonné son armée après Waterloo, il aurait pu, sinon vaincre , au moins intimider à la fois Paris et l'étranger, à la tête de ses forces ou derrière les remparts de Strasbourg, et , en donnant du temps aux négociateurs, assurer son héritage à son fils et des conditions à la France. « J'atten- » dais mieux des Chambres et de la France, répondit en » s'excusant l'empereur ; mais je me suis aperçu bientôt » que tout était usé, démoralisé ! » Becker prit le commandement de la résidence de l'empereur.
Le lendemain, il s'entretint de nouveau avec Napoléon , dont la nuit avait changé les pensées , et qui ne parlait plus que de départ. Il envoya Savary au gouvernement pour presser l'armement des deux frégates. Fouché lui dit qu'elles étaient prêtes, mais qu'il ne permettrait pas qu'elles partissent avant que les sauf-conduits fussent arrivés, ne voulant pas, disait-il, déshonorer sa mémoire par une imprudence qu'on appellerait piège et trahison si les frégates venaient à être prises avec Napoléon à bord en sortant du port. Carnot lui-même s'impatientait de ces sollicitations et de ces refus alternatifs de l'empereur* « On ne veut pas, » — dit-il avec humeur à Savary, — « mettre obstacle à son départ; loin de là, » on veut prendre des mesures pour ne jamais le revoir w ici ! » Caulaincourt , de son côté, conjura Savary de persuader à l'empereur de partir sans plus de délai : — « Dites-lui que je l'en supplie , ajouta-t-il , et qu'il ne » saurait partir assez vite. »