LIVRE TRENTE ET UNIEME
honora la nation espagnole et ses maîtres par la générosité de ses égards envers un roi enchaîné.
Cependant, sur le bruit du débarquement et de la défaite d'une bande de factieux qui venaient provoquer le royaume à l'insurrection, le général napolitain Nunziante, qui commandait dans les Calabres, se hâta d'envoyer au Pizzo le capitaine Stratti, Grec de naissance, et étranger aux dernières années de Naples, avec un détachement pour veiller sur les prisonniers, pour constater leurs noms et leurs qualités, et pour empêcher à la fois l'évasion et l'immolation des captifs. On ignorait encore à Monteleone la présence du roi Joachim parmi cette poignée d'aventuriers. Stratti, en arrivant au château sans passer par la ville et sans avoir approfondi les rumeurs vagues qui parlaient du roi arrêté, fit comparaître surle-champ les prisonniers devant lui dans la cour pour les interroger et pour en dresser la liste. Un sergent et un soldat corses passèrent et répondirent les premiers à l'appel. « Qui ètes-vous? dit Stratti au troisième. — » Joachim Murât, roi de Naples, » répondit avec dignité le roi. Stratti , troublé par cette présence d'un roi à laquelle il ne croyait pas encore, saisi de respect et de compassion devant son prisonnier , baissa les yeux , et donnant pour la dernière fois au roi le titre de Majesté comme par une suprême ironie du sort, il le fit conduire, avec les égards et les bienveillances d'un soldat qui respecte un héros, dans une chambre plus isolée et plus
décente, où le roi put, du moins, recueillir son âme sans avoir sous les yeux la ruine, le sang et les cadavres de ses amis.
Sur le rapport de Stratti, qui confirmait les bruits répandus à Monteleone, le général Nunziante accourut, lui-même, avant la nuit. Il envoya des courriers à Naples pour informer la cour et les ministres de ce prodigieux événement , qui avait en une heure menacé et sauvé la couronne de Ferdinand et la paix du royaume; et il se présenta devant Murât.
Le général Nunziante n'était pas un de ces satellites dse camps qui passent d'un service à l'autre, comme leur épée passe de main en main, ne conservant dans leur nouvelle cause ni le respect d'eux-mêmes, ni le respect de ceux qu'ils ont précédemment servis, espèce d'hommes aussi communs clans les camps que dans les cours , que la discipline et la cupidité d'avancement façonnent à l'adulation, à ïa bassesse, à la cruauté. C'était un homme de tète et de cœur, fidèle à son pays et à son prince, mais fidèle aussi à la reconnaissance et à la gloire envers celui qui avait été son roi; homme de guerre, sachant concilier en lui les devoirs de la nature et les devoirs de la situation. Il honorait Murât. Il l'aborda en roi déchu du trône, mais non déchu du respect et de l'affection de ses anciens subordonnés. Il plaignit le roi, il réprouva les indignités et les outrages dont il avait été flétri par la populace du Pizzo. Il s'excusa de la nécessité où il était de le laisser encore dans une demeure dévastée,