LIVRE TRENTE ET UNIEME. 2G
drement la main, lui révéla, à voix basse, la nature de l'ordre de la cour arrivé pendant la nuit, afin que le roi eût le temps de préparer un cœur d'homme et un visage de roi au coup qu'il allait recevoir en public. Un instant après : — « Eh bien ! puisqu'il en est ainsi , » dit Murât en se résignant à un arrêt qu'il était loin de prévoir aussi irrévocable , — « je suis perdu î L'ordre de » mon jugement est celui de ma mort î » Quelques larmes montèrent à ses yeux. L'homme le plus courageux a du moins un attendrissement sur lui-même. Toute vie crie en se déchirant dans le cœur d'un héros.
Nunziante le laissa à ses réflexions , et se retira à pas muets. On fit sortir de l'appartement du roi ses deux généraux et le dernier de ses serviteurs , son valet de chambre , Armand , qui avait voulu suivre son maître jusque dans sa témérité.
Le capitaine Stratti entra bientôt, accompagné de sept officiers de l'armée, dans la chambre où Murât les attendait debout. Stratti, compatissant comme Nunziante, baissait la tète et n'osait regarder la victime. Il rangea, à droite et à gauche, un peu en arrière de lui , ses collègues de tous grades, en face du roi. Ces sept juges militaires, désignés, par ordre de la cour, par le général commandant les Calabres , étaient tous des officiers longtemps sujets, puis compagnons des campagnes du roi Murât, et promus par lui-même à leurs différents grades dans l'armée. Aucun d'eux n'eut le courage de se refuser à une mission de meurtre. Le courage de ces hommes de camp est dans le bras plus que dans le cœur. Us allaient juger et condamner leur ancien général et leur bienfaiteur comme ils auraient jugé et con-
damné, cinq mois avant, ses ennemis. Machines humaines, qu'on dirait presque privées d'âme par la constante subordination et dociles à la main de tout ce qui règne. Loin de se plaindre, ils remercièrent le roi Ferdinand d'une confiance qui les honorait, disaient-ils, et qui mettait à l'épreuve leur récente fidélité à leur nouveau roi.
Stratti lut enfin, en balbutiant, à son prisonnier Tordre qui le traduisait devant une commission militaire. Il ajouta que cette commission allait se réunir à l'instant dans une salle contiguë , que la loi militaire donnait un défenseur à l'accusé , que le général Nunziante lui proposait pour ce dernier office le capitaine sicilien Starace , homme d'honneur, aussi dévoué à l'humanité qu'à son devoir.
« Dites au tribunal, répondit Murât en élevant la tète » avec dignité, que je refuse de comparaître devant lui. » Des hommes tels que moi n'ont de compte à rendre » de leurs actes qu'à Dieu î Que Je tribunal décide de amoi! je subirai mon sort, je ne reconnaîtrai pas de » juges ! »
Stratti et ses collègues se retirèrent pour aller préparer les formalités du conseil de guerre. Le général Nunziante vint apporter lui-même au prisonnier l'encre et le papier pour exprimer ses dernières volontés, ou pour écrire ses derniers adieux à sa famille. Murât, demeuré seul, écrivit, en arrosant le papier de larmes, cjtte lettre sublime où son àme et son sort, son amour