‹ Histoire de la RestaurationChapitre 136 sur 193 · LIVRE TRENTE ET UNIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE ET UNIEME

d'époux, sa passion de père, sa conscience de roi, sa fermeté de soldat, se résumaient en quelques lignes dans les dernières palpitations de son cœur. Il les adressait à sa jeune femme, amour et gloire de sa jeunesse, délices, orgueil, et quelquefois tourment de sa vie, mais toujours perpétuel souci de son âme.

a Pizzo , 13 octobre 1815,

» Ma chère Caroline ! ma dernière heure est arrivée ! . . . »Dans quelques -instants, j'aurai cessé de vivre; dans » quelques instants, tu n'auras plus d'époux... Ne m'ou- » blie jamais ! ... je meurs innocent. Ma vie ne fut tachée » d'aucune injustice! Adieu, mon Achille! adieu, ma » Lœtitia ! adieu , mon Lucien ! adieu , ma Louise ! » — tous noms de ces enfants à qui il voulait laisser cet embrassement nominal pour qu'il retentît plus personnellement dans le cœur de chacun d'eux avec leur nom de familiarité domestique ; — • « montrez-vous au monde » dignes de moi ! Je vous laisse sans royaume et sans » biens au milieu de mes nombreux ennemis... soyez » constamment unis ! montrez-vous supérieurs à l'infor- » tune ; pensez à ce que vous êtes et à ce que vous avez » été, et Dieu vous bénira ! Ne maudissez point ma mé- » moire!... sachez que ma plus grande peine dans les » derniers moments de ma vie est de mourir loin de mes » enfants ! Recevez la bénédiction paternelle ! recevez » mes embrassements et mes larmes ! ayez toujours pré- » sent à votre mémoire votre malheureux père ! »

Cette lettre uniquement dictée par la nature, en face de l'éternelle séparation, à trois pas du tribunal qui attendait pour juger, des soldats qui chargeaient leurs armes pour briser cette poitrine et pour interrompre les palpitations de ce cœur, attestait plus encore que toute une vie le génie de l'âme de Murât, la bonté! Il savait combattre et il savait aimer. C'était mieux qu'un roi, c'était plus qu'un héros, c'était un homme. Ce dernier cri témoignait, à son insu, pour sa mémoire, mieux que toutes les déclamations et tous les manifestes posthumes de son modèle à Sainte-Hélène n'ont pu faire depuis pour celle de Napoléon. L'un adressait ses adieux au monde, l'autre à sa femme et à ses enfants ; l'un mourait en scène, l'autre en famille. La mort de Murât l'emporte sur celle de Napoléon comme la nature l'emporte sur l'orgueil. L'adieu de Murât arrachera des larmes à la postérité la plus reculée. Si on n'y sent pas la victime et le martyr, on y sent l'amant, le père et le héros. Il se rendait à lui-même un vrai témoignage. Léger et fougueux, il avait eu les enivrements de la fortune et les erreurs de la politique ; il n'avait jamais eu les perversités de l'ambition , ni les cruautés du pouvoir suprême. Son règne avait été généreux et doux comme son coeur.

Après avoir arrosé ce papier de ses larmes et y avoir déposé autant de fois ses lèvres qu'il avait de baisers à envoyer ainsi à sa femme et à ses quatre enfants, il demanda des ciseaux, coupa une des boucles de ses longs cheveux,

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