LIVRE TRENTE ET UNIEME
» l'espace rétréci vous force naturellement à appuyer » presque le canon de vos fusils contre ma poitrine, ne » tremblez pas, ne frappez pas au visage, visez au cœur, » le voilà ! »
En parlant ainsi il plaça sa main droite sur son habit pour indiquer la place du cœur. Il tint dans sa main gauche un petit médaillon qui contenait en un seul bloc d'amour l'image de sa femme et de ses quatre enfants. On eût dit qu'il voulait les faire assister ainsi à sa dernière heure, ou qu'il voulait avoir leur image dans son dernier regard comme dans sa dernière pensée. Il baissa les yeux sur ce portrait et reçut le coup sans le sentir, absorbé dans la contemplation de ce qu'il aimait ! Son corps, percé de si près par douze balles, tomba les bras ouverts et la face contre terre, comme embrassant encore ce royaume qu'il avait possédé et qu'il ne venait reconquérir que pour son sépulcre. On jeta son manteau sur le cadavre, et on l'inhuma dans la cathédrale du Pizzo, où ses dons avaient acheté d'avance l'hospitalité de la sépulture.
Ses compagnons d'infortune furent amnistiés, relâchés et rendus à leur patrie. Le peuple qui l'avait outragé vivant le pleura mort. On ne pouvait le haïr qu'en le combattant. Il avait éprouvé la pitié, il la recueillit sur sa tombe.
Ainsi finit le plus chevaleresque des soldats de l'époque impériale, figure , non la plus grande , mais la plus héroïque parmi les compagnons du nouvel Alexandre. Sorti
des montagnes des Pyrénées comme un soldat qui cherche aventure, signalé à l'armée par sa bravoure, offert au premier Consul par le hasard, devenu cher et utile par le zèle et par l'amitié, élevé à la main de la sœur de Bonaparte par sa beauté et par son amour, porté aux grands commandements par la faveur, au trône par l'intérêt de famille, à l'infidélité par l'ambition de sa femme et par la faiblesse du père pour ses enfants, précipité par le contre-coup de la chute de l'Empire, disgracié à la fois par Napoléon et par ses ennemis, incapable de l'obscurité et de la médiocrité après tant d'éclat et tant de fortune, se jetant de désespoir dans l'impossible et de l'imprévoyance dans la mort, mais tombant , jeune encore, avec toute sa renommée , emportant , sinon l'estime entière , au moins tout l'intérêt et toute la compassion des contemporains, laissant à la postérité un de ces noms qui éblouissent les âges, où l'on trouvera des ombres sans doute , mais pas de crimes ! tel fut Murât ! Deux patries le revendiqueront , la France qu'il servit , l'Italie qu'il gouverna. Mais il appartient , avant tout , au monde de l'imagination et de la poésie ; homme de la fable par ses aventures , homme de la chevalerie par son caractère , homme de l'histoire par son époque. Il mérita plus que tout autre des hommes de guerre et des hommes politiques de sa période l'épitaphe rarement méritée par ceux qui servent ou qui gouvernent les cours : homme de cœur, dans toute la grandeur et dans toute la sensibilité du mot. Aussi l'histoire, qui aura de l'enthousiasme et des reproches, aura surtout des larmes pour lui.