LIVRE TRENTE-DEUXIEME. 3SJ
Il écrivit plusieurs rapports au roi , semblables aux rapports qu'il avait rédigés pour l'Empereur après le 20 mars, il les livra secrètement à ses agents, et il les fit circuler sourdement dans le public , comme des pièces dérobées par l'indiscrétion à la confidence de son cabinet.
« Sire, disait l'astucieux ministre, les hommes éner- » giques qui ont renversé Bonaparte n'ont cherché qu'à » mettre un terme à la tyrannie. Une opposition de la » même nature agite et divise toutes les classes. Elle a » son foyer dans les passions les plus ardentes, dans Fef- »froi de voir triompher les anciennes opinions. Il ne » faut pas regarder Paris. Là une opinion factice prend » la face des opinions réelles. »
Il voulait ainsi effacer de l'esprit du roi les témoignages d'adoration et de joie dont la scène était sans cesse sous ses yeux , dans le jardin des Tuileries et sur les boulevards, ivres de royalisme.
« Les villes, ajoutait-il, sont opposées aux campagnes, » dans l'Ouest même, où l'on vous flatte de trouver des » soldats. Les acquéreurs de domaines nationaux y ré- » sisteront à quiconque entreprendrait de les déposséder. » Le royalisme du Midi s'exhale en attentats. Des bandes » armées parcourent les campagnes et pénètrent dans les » villes. Les pillages, les assassinats se multiplient. Dans » l'Est , l'horreur de l'invasion et les fautes des précé- » dents ministres ont aliéné les populations. Dans la ma- » jorité des départements on trouverait seulement quel- » ques poignées de royalistes à opposer à la masse du » peuple. Le repos sera difficile à l'armée. Une ambition » démesurée l'a rendue aventureuse.
» Il y a deux grandes factions de l'État. L'une défend )) les principes , l'autre marche à la contre- révolution. )) D'un côté le clergé, les nobles, les anciens possesseurs » des biens nationaux aujourd'hui vendus , les membres » des anciens parlements, des hommes obstinés ne pou- )) vaut croire que leurs idées anciennes soient en défaut » et qui ne peuvent pardonner à une révolution qu'ils »ont maudite; d'autres qui, fatigués de mouvement, » cherchent le repos dans l'ancien régime; quelques écrivains passionnés , flatteurs des opinions triomphantes. ))Du côté opposé, la presque totalité de la France, les » constitutionnels, les républicains, l'armée et le peuple, » toutes les classes de mécontents , une multitude de » Français même attachés au roi, mais qui sont convain- »cus qu'une tentative et que même une tendance à » l'ancien régime serait le signal d'une explosion sem- » blable à celle de 1789. »
Manuel, cet orateur de la dernière assemblée, de plus en plus rapproché de Fouché et cherchant à s'attacher au ministre, rédigeait avec lui ces rapports. Quelques vérités s'y mêlaient à des exagérations intentionnelles. Manuel et Fouché, en écrivant ces statistiques menaçantes au roi, oubliaient ou feignaient d'oublier ces masses innombrables qui flottent entre les opinions réfléchies et qui se précipitent où se montrent la fortune, la paix, la sécurité. Elles étaient toutes en ce moment au roi. Les élections l'attestaient assez haut. Mais Fouché voulait
alarmer pour rassurer ensuite, en répondant de tout, par son habileté personnelle.
Le roi et son conseil commençaient à s'offenser de ces tableaux sinistres et surtout de la publicité coupable que leur donnait le ministre de la police. Cette publicité ressemblait trop à une trahison pour que le roi la tolérât sans ombrage. « Le ministre de la police, — s'écria enfin un jour M. de Talleyrand devant son collègue et devant le roi, — prétend-il donc nous dominer par sa popularité? » Fouché s'excusa par de prétendues révélations involontaires de ses manuscrits au public. On était habitué à ne pas croire à ses paroles. L'irritation contre lui s'accroissait. Le duc et la duchesse d'Angoulême, en revenant des provinces du Midi où ils étaient allés s'enivrer de l'enthousiasme royaliste, et qui rentraient aux Tuileries avec le sentiment d'une popularité passionnée pour leur cause , déclarèrent de nouveau au roi qu'ils ne se rencontreraient jamais dans son palais avec le juge de Louis XVI.
Chaque fois que Fouché paraissait au palais, le vide se faisait autour de lui. Les hommes modérés ne dissimulaient pas leur répugnance, les royalistes leur antipathie. Lui seul, aveuglé par le prodigieux succès cle ses audaces et de ses ruses pendant les derniers événements, et sûr de l'appui de lord Wellington, se croyait encore certain de tout dominer. Il s'imaginait intimider l'Assemblée par le roi, le roi par les révolutionnaires et les bonapartistes, les puissances coalisées par le patriotisme irrité du pays, le pays par les puissances. Il était confiant comme le succès. Il oubliait lui-même son passé , croyant ainsi le faire oublier aux autres. L'homme de la Convention et
l'homme de la cour de Louis XVIII étaient pour lui deux hommes qui n'avaient plus rien de commun , pas même le nom. Son titre de duc d'Otrante couvrait la mémoire de l'ancien Fouché. Il répudiait la révolution comme un souvenir importun de sa jeunesse. « Quand on est jeune, » disait-il négligemment à ses familiers , les révolutions » plaisent, elles remuent, elles agitent, elles sont un spec- » tacle auquel on aime à assister et à se mêler ; mais à » mon âge, elles ont moins de charme, on veut le repos, » l'ordre, la fixité , on veut jouir. » Le pouvoir lui semblait une de ces jouissances nécessaires à son âge mûr comme l'agitation avait été nécessaire à sa jeunesse.
Rien ne manquait à la dignité extérieure de cette vie, qu'une famille à qui transmettre après lui son immense fortune et ses titres, et une alliance avec une des familles de la haute aristocratie française, pour légitimer sa noblesse nouvelle dans la noblesse antique de la cour et de Paris. On le croyait encore si puissant, si inviolable aux disgrâces; ses richesses, son influence sur les derniers événements , son intervention décisive dans la chute de Bonaparte et dans le rétablissement des Bourbons, exerçaient un tel prestige sur cette noblesse accoutumée à tout accorder à la faveur des cours , qu'il était presque certain , malgré son nom et ses taches, de s'enter sur la souche d'une famille illustre par une union.
Cette âme agitée , mais non remplie par les ambitions et par les satiétés de la fortune, n'avait pas été iusensi-