LIVRE TRENTE-DEUXIÈME
ble à la séduction de la jeunesse et de la beauté. Ii avait connu à Aix ; pendant ses missions dans le Midi à la fin de l'Empire, mademoiselle de Castellane, jeune fille d'une maison renommée de Provence, douée des dons les plus propres à captiver l'âme et les yeux. Il en avait conservé un tendre souvenir et une sérieuse admiration. Cette jeune personne elle-même, malgré la disproportion de nom, d'âge et d'existence, avait été touchée du culte respectueux d'un homme puissant, spirituel, célèbre, dont les titres, l'élévation, les services rendus à la cause royale couvraient le passé. Fouché la demanda en mariage et l'obtint de sa famille. Il était si haut alors dans la faveur publique et dans l'apparente confiance du roi, qu'on osa à peine murmurer dans l'aristocratie de Paris contre la complaisance d'une grande race qui consentait à mêler son nom à celui de l'ancien proconsul de la terreur. Il donna un grand éclat aux fêtes de son mariage comme pour défier le murmure. Il croyait s'ouvrir pour toujours les portes de cette noblesse dont il ne possédait que la richesse et les titres. Ce fut l'apogée de son bonheur. Il n'allait pas tarder à en être précipité.
Peu de jours après les élections, dont la signification , quoique obscure encore , frappait néanmoins le ministère d'inquiétude, M. de Talleyrand, qui voulait mériter la faveur de la cour en la délivrant d'une humiliation, insinua indirectement à Fouché, au conseil des ministres , la convenance ou la nécessité de la retraite. Il
parla négligemment de l'Amérique, où il avait passé luimême les plus douces années de son exil pendant la terreur. Il vanta la liberté et la sûreté d'un séjour qui, en séparant l'homme d'un continent orageux comme celui de l'Europe , le séparait de ses ennemis et de ses périls. Il dit qu'aucune existence sur la terre ne lui avait jamais paru supérieure à celle d'un ambassadeur représentant de la France dans ce pays qui devait tout à la France. Puis, se tournant avec affectation du côté de Fouché, comme s'il eût voulu provoquer de la bouche de son collègue un acquiescement à ce bonheur qu'il aurait pu prendre pour une aspiration à le goûter : « Cette existence, ajouta-t-il, »je puis l'offrir en ce moment, le poste de ministre du » roi aux États-Unis est vacant. Ne seriez- vous pas tenté » par la dignité et par la sécurité de cet asile? » Fouché, que l'étonnement avait empêché de comprendre au premier mot, comprit enfin, se troubla, et demanda, sans que personne lui répondît , si ses services étaient donc désagréables au roi , et si l'on voulait se débarrasser de lui.
On pouvait désormais s'expliquer davantage et le congédier sans danger. Les élections le menaçaient par son nom, les royalistes rougissaient d'avoir eu besoin de lui un jour. Le roi était humilié, la cour ingrate, les ministres jaloux, M. deTalleyrand heureux de jeter un ancien rival à l'orage, les républicains indifférents, les bonapartistes implacables. Le sol s'écroulait enfin sous lui. Cet homme qui venait de proscrire pour complaire , était proscrit , quelques jours après , par ceux à qui il avait sacrifié ses complices. Il allait les retrouver comme des remords vivants sur la terre étrangère.