LIVRE TRENTE-DEUXIEME
Seulement on décora cette proscription de l'apparence d'une mission à l'étranger. Fouché, qui avait refusé la légation des États-Unis pour ne pas mettre trop de distance entre l'exil et les retours de grandeur qu'il ne cessait pas d'espérer , accepta le titre de ministre auprès de la petite cour disgraciée de Saxe. Le roi colorait ainsi son ingratitude, Fouché son impuissance Sa fortune lui ouvrait le monde, il pouvait se retirer indépendant partout, Mais il fallait à cet exilé l'ombre d'une cour, de l'importance et des affaires. Il était si abandonné et si menacé en France le lendemain du jour où il cessait d'y être tout-puissant, qu'il fit en silence ses préparatifs de départ, et qu'il traversa la France sous un faux nom et sous un déguisement pour tromper l'injure des uns , la vengeance des autres, le dédain de tous.
Peu de mois après son arrivée à Dresde, il fut révoqué ^ et le retour dans sa patrie lui fut interdit. Il fut exilé en Autriche et vécut à Lintz , consolé par la tendresse et par les vertus de sa jeune femme. Il sollicita souvent de M. Decazes et du prince de Metternich un exil plus rapproché de la France ou le séjour d'une capitale comme Vienne. Nous avons sous les yeux sa correspondance dans ces années de solitude et d'éloignement; elle respire quelquefois la résignation , quelquefois la révolte contre le sort et contre les injures de ses ennemis.
« Nous sommes dans un beau et riche pays et dans » une jolie ville , dit-il , mais sans ressource de société et
» d'instruction. 11 n'y a dans la monarchie autrichienne » que la Tille de Vienne où il y ait des lumières; mais » c'est la résidence du fils de Napoléon. Trouverait-on » des inconvénients à me placer en Bavière, en Belgique » ou en Angleterre? On est bien sûr que je ne prêterai » aucun secours aux partis qui vous divisent. En me rap- » prochant de la France, j'aurais l'avantage de voir quel- » quefois mes amis... J'ai signé l'ordonnance de proscrip- » tion ; elle était et elle fut considérée alors comme le seul » moyen de sauver le parti qui m'en accuse aujourd'hui. » Elle l'enlevait à la fureur des royalistes et le mettait à » l'abri dans l'exil... Je ne désire pas que les partis » soient écrasés en France ; mais je forme des vœux » ardents pour qu'ils soient contenus. Qu'on réduise les » révolutionnaires à un rôle d'opposition raisonnable; » qu'on ne sépare pas le roi de la nation , en le faisant » considérer comme son adversaire. — On est trop en » garde contre les royalistes exagérés; on ne l'est pas » assez contre l'autre parti... Relisez l'histoire de la Po- » logne ; vous êtes menacés du même sort si vous ne vous » rendez pas maîtres des passions... — Je lis une histoire de la campagne de 1815, par le général Gour- » gaud. Je ne suis point étonné du langage de son maître »à mon égard; il est commode à Napoléon d'excuser » toutes ses sottises en soutenant qu'il a été trahi... Non, » il n'y a eu de traîtres que ses flatteurs. »
Fouché mourut insulté ou oublié de tous les partis dans cet exil, incapable de repos, usé par l'oisiveté et l'inertie, non rassasié de rôle, cherchant à repousser l'écho tantôt vrai, tantôt calomnieux de sa vie, qui le poursuivait jusque dans sa retraite; homme de tempe-