LIVRE TRENTE-DEUXIÈME
tes qui ne pouvait, comme l'oiseau de mer, vivre sur le bord.
Il laissa une mémoire ambiguë, mais grande comme son rôle si divers dans les événements de sa patrie. Génie plus brouillon que pervers, mais véritable génie de l'intrigue, poursuivant sa trame à travers des révolutions si diverses ; terroriste d'attitude et de langage plus que de cœur et de main sous la Convention , suspect à Robespierre, menacé quelques jours avant le triomphe de la modération, reniant, un des premiers, la révolution aussitôt qu'elle décroît , et s'offrant à Bonaparte comme un négociateur nécessaire entre le jacobinisme et lui ; se servant de sa puissance sous l'Empire pour se faire, par l'indulgence, des amis des royalistes et des républicains, cherchant à modérer le despotisme de Napoléon pour le faire durer à son profit , l'abandonnant dès qu'il décline pour se faire pardonner des Bourbons, les congédiant d'une main, les ramenant de l'autre après le retour de l'ile d'Elbe, avec une audace et une duplicité qui ne furent peut-être jamais égalées ; ne trahissant pas Napoléon , mais le laissant trahir par son génie et par les événements; se préparant à le congédier de la scène et à l'empêcher d'incendier une troisième fois la France; dominant en ce moment, par son interposition, une des transitions les plus compliquées et les plus hardies de l'histoire; sauvant de grands malheurs à son pays, des flots de sang à l'Europe, peut-être le démembrement à la France; triomphant deux jours et forçant la cour des Bourbons à V. - 17
implorer la main d'un régicide ; dupe ensuite de sa propre habileté et englouti dans son triomphe par la colère des royalistes qu'il avait servis. Tel fut Fouché. Si quelque chose de sinistre ne s'attachait pas à son nom avec les votes de sang de la Convention , ce serait un des grands rôles tour à tour comiques et sérieux que l'homme d'État étudierait avec le plus de complaisance, quand il se donne pour but le succès et non les principes. Acteur consommé sous les deux visages de l'homme de ruse ou de l'homme d'audace , il ne lui manque rien en habileté, peu en bon sens, tout en vertu. Ce mot le définit, mais ce mot le juge. On le regardera éternellement, on l'admirera quelquefois, on ne l'estimera jamais.
Revenons au lendemain de sa chute. Le roi n'était qu'à demi délivré par la disgrâce de Fouché. M. de Talleyrand et le reste du ministère subsistaient encore et s'obstinaient à affronter la Chambre, croyant qu'elle serait apaisée par le sacrifice du ministre de la police. Mais M. de Talleyrand pesait peut-être plus au roi que Fouché lui-même» Le roi ne haïssait dans Fouché que le révolutionnaire, il haïssait dans M. de Talleyrand le protecteur. L'orgueil de l'homme de haute naissance et la supériorité de l'homme d'esprit consommé dans les affaires , perçaient dans l'attitude et dans le ton de M. de Talleyrand devant le roi. Quoique souple avec les puissants , ce ministre se souvenait trop de son nom , de ses dignités de l'Empire, de sa faveur auprès des souverains