‹ Histoire de la RestaurationChapitre 150 sur 193 · LIVRE TRENTE-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-DEUXIÈME

étrangers et de sa réputation d'homme d'État devant le roi. Il considérait ce prince comme un hôte étranger à la France, neuf aux affaires, passif dans son propre conseil, qu'il avait ramené par la main dans ce palais, à qui il faisait les honneurs de la France , et qui ne pouvait se passer de lui pour lui traduire les mœurs , les choses , les hommes du nouveau siècle.

Louis XVIII avait subi quelque temps cette subalterne politique dans les affaires par la nécessité qui lui imposait M. de Talleyrand; mais sa dignité d'intelligence se sentait blessée. Il avait confié à M. Decazes le mécontentement qu'il éprouvait de son ministère, le désir qu'il avait de le remplacer et les négociations préliminaires et confidentielles, préludes nécessaires de ces changements d'administration. Ses entretiens avec M. Laine et avec d'autres membres de la Chambre arrivés à Paris, la lenteur et l'insuccès des négociations avec les puissances pour la paix générale, les murmures de la cour du comte d'Artois contre ce ministère qu'il nommait à la fois paresseux, orgueilleux et malheureux, avaient secrètement décidé le roi. Mais il fallait une occasion et un prétexte pour rompre avec décence ce pacte avec M. de Talleyrand formé par la nécessité. M. de Talleyrand, enivré de deux ans d'importance et se croyant inviolable, eut l'imprudence d'offrir lui-même au roi l'heure et la convenance de sa disgrâce.

Les journaux royalistes et les salons de l'aristocratie , exaltés par le mouvement passionné de l'opinion que les

élections venaient de révéler, ne cessaient pas de menacer le ministre de la colère des Chambres pour les ménagements lâches ou coupables qu'il montrait à la révolution et aux révolutionnaires. Ces rumeurs, préludes de luttes vives avec les Chambres, alarmaient M. de Talleyrand. Il ne se sentait pas de force à dompter une assemblée par la parole ; il voulait l'intimider par l'autorité du roi. Il fallait pour cela compromettre le roi dans la cause des ministres et établir entre eux et lui une solidarité apparente, capable d'imposer aux royalistes.

M. de Talleyrand fit part de ce plan à ses collègues, entraîna facilement des hommes faibles et légers dans cet acte étourdi d'audace. Il somma le roi en plein conseil de donner un démenti aux bruits qui couraient de sa désaffection pour son ministère , en accordant à lui et à ses collègues quelque marque éclatante qui découragerait l'opposition naissante dans les Chambres et qui imposerait silence à la cabale du comte d'Artois dans le palais. Il alla même, dit-on, jusqu'à faire envisager au roi l'éloignement du comte d'Artois de Paris comme une nécessité de gouvernement qui enlèverait un centre et un appui aux contradicteurs de sa politique. Il ajouta que si le roi ne témoignait pas à son ministère l'adhésion la plus ferme et la plus personnelle, les ministres affaiblis dans l'opinion ne se croiraient pas en mesure de pouvoir aborder les Chambres, et qu'ils se verraient obligés de se retirer.

M. de Talleyrand, en parlant ainsi, ne doutait pas que le roi, contraint par la nécessité de conserver sa confiance à l'homme qui traitait en ce moment de son royaume avec les alliés et de sa popularité avec le parti de la révolution, ne cédât à son injonction et ne retrempât son autorité dans ses mains. Comme Fouché, M. de Talleyrand ne savait plus lire dans le cœur des rois ou des nations, il posait encore en homme nécessaire, et il n'avait plus de base, ni dans les événements, ni dans les opinions. Le roi, qu'il avait dominé, le dominait maintenant de toute la hauteur du trône sur la révolution.

Le roi sentait sa force, et il crut la circonstance secourable à son embarras de congédier ses ministres. Après avoir écouté, avec l'apparence de l'impassibilité qui réfléchit, le langage insolemment respectueux de M. de Talleyrand :

« C'est donc leur démission , dit - il avec le ton d'un » homme offensé, que mes ministres me donnent? eh » bien! j'en nommerai d'autres.» Et d'un signe de tète, sans attendre les répliques, les repentirs, les explications, il les congédia.

« Vous pouvez rester en France, » dit le roi à M. de Talleyrand, comme s'il eût voulu faire souvenir son ministre de l'exil qui venait d'être imposé à Fouché, et des relégations loin de la cour auxquelles l'ancienne monarchie condamnait les ministres trop puissants. — « J'espère, répondit M. de Talleyrand avec une hardiesse d'à-

mertume qu'il n'avait pas trouvée en pareille circonstance devant Napoléon irrité, <r j'espère que je n'ai pas besoin » d'autre chose que de la justice du roi pour résider sans » crainte dans mon pays. » Il se retira.

« Nous sommes joués, » dit-il avec l'étonnement de la ruse trompée à ses collègues, en sortant du cabinet du roi. Il avait vu dans la précipitation de ce prince à le prendre au mot, un parti pris d'avance, et il avait entendu dans ses paroles l'accent du maître et non du protégé. Subordonnant néanmoins sa colère à son intérêt et voulant se réserver ouverte pour l'avenir la porte d'un palais dont il connaissait les inconstances, il sollicita, comme réparation d'abord et bientôt comme grâce, la place de grand chambellan avec un traitement de cent mille francs , grâce accordée à la situation plus qu'à la personne, car la cour le ménageait encore, mais ne le craignait plus.

Le ministère de M. de Talleyrand, depuis 1815, avait été passif, impuissant, malheureux. Cet homme d'État, dont le principal talent était de laisser tout faire à la force naturelle des choses humaines, en s'en attribuant le mérite quand cette puissance occulte le servait bien , avait été mal servi cette fois par les circonstances, et il n'avait su ni les corriger, ni les combattre. Nul à l'intérieur, joué par la Russie et par la Prusse à l'extérieur, ne pouvant ni traiter des conditions acceptables avec les puissances, ni inspirer les élections qui avaient passé comme

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