LIVRE TRENTE-DEUXIÈME
Il fallut de grands efforts pour vaincre cette modestie du duc de Richelieu et pour le contraindre à accepter, dans des circonstances si désespérées , un gouvernement qui échappait aux mains les plus consommées. M. Decazes, M. Laine, le roi, l'empereur Alexandre lui-même, eurent peine à triompher de sa timidité. Le patriotisme seul le subjugua. On lui démontra que lui seul pouvait prévenir le démembrement de la France , en arrachant à l'amitié de l'empereur Alexandre ce qu'aucun autre que lui ne pouvait se flatter d'obtenir, après l'insuccès de M. de Talleyrand. Les larmes et les supplications de ses sœurs amollirent enfin sa résistance. Il consentit à quitter la haute et paisible faveur d'un souverain, son ami, pour se précipiter dans les misères, dans les désastres, dans les intrigues et dans les orages d'opinion de ces partis intérieurs et de ces partis étrangers qui se disputaient sa patrie.
Le ministère fut ainsi composé : le duc de Richelieu , ministre des affaires étrangères et président du conseil ; M. Corvetto, habile financier génois, aussi hardi et plus prudent que Law , ministre des finances ; M. de Vaublanc , homme nouveau aux affaires , quoique ancien membre des assemblées de la révolution, ministre de l'intérieur : c'était le gage donné dans l'administration au comte d'Artois , dont il avait conquis la confiance à Gand ; Clarke , duc de Feltre , ministre de la guerre ; Barbé Marbois , homme mixte , dont les années ré-
pondaient aux deux siècles , ministre de la justice ; M. Dubouchage, ancien officier de marine, gentilhomme d'une race antique du Dauphiné, ministre de la marine. Le roi avait réservé pour son négociateur et son confident personnel, M. Decazcs, le ministère qui lui paraissait en un tel moment le gouvernement tout entier, le ministère de la police, cette étude et ce gouvernement de l'opinion.
A peine le ministère était-il constitué , que le duc de Richelieu , agissant sur l'empereur Alexandre , non plus par des notes diplomatiques, mais par le cœur et par la générosité, obtint de ce souverain l'intervention décisive qu'il sollicitait pour contraindre au silence les exigences obstinées des puissances secondaires et hostiles. L'Angleterre, bien disposée par lord Wellington, dont le bon sens ne voyait de repos que dans les Bourbons , et de monarchie des Bourbons possible qu'avec l'intégrité et l'indépendance de leur royaume, seconda dans les conférences l'empereur Alexandre. Les conditions du traité malheureusement consenties au delà de la nécessité par la mollesse de M. de Talleyrand et par l'impatience du trône à tout prix de la cour, furent néanmoins adoucies jusqu'à des limites où un homme d'État pouvait non les admettre, mais les subir. M. de Richelieu, désespéré de ne pouvoir obtenir davantage, les trouvait encore trop sinistres et se refusait obstinément à les signer.
Le roi, qui voyait les Chambres près de s'ouvrir, dis-
posées à lui demander compte de son intervention stérile pour pacifier le pays, et qui voyait d'un autre côté l'Autriche, ia Prusse, la Hollande, les puissances du Rhin écraser son peuple sous les dévastations de huit cent mille hommes, envoya chercher le duc de Richelieu, une nuit, par M. Decazes, et arrosant de ses larmes les mains de son premier ministre, lui demanda le sacrifice qui coûte le plus à un homme d'honneur, celui de son nom. Le duc de Richelieu sortit attendri et vaincu de l'entretien de son malheureux maître. Il signa. On retrouve dans les lignes écrites par lui un instant après, à sa sœur madame de Montcalm, pour être communiquées à M. Laine et à ses amis, le cri de douleur qui éclate dans le cœur d'un honnête homme forcé d'humilier sa patrie par patriotisme.
« Tout est consommé ! j'ai apposé plus mort que vif » mon nom à ce fatal traité. J'avais juré de ne pas le » faire, et je l'avais dit au roi. Ce malheureux prince m'a » conjuré en fondant en larmes de ne pas l'abandonner ; » je n'ai plus hésité ! j'ai la confiance de croire que per- » sonne n'aurait obtenu autant ! La France expirante » sous le poids de calamités qui l'accable , réclamait im- » périeusement une prompte délivrance ! »
Le sentiment du duc de Richelieu était vrai. Le roi se consumait de douleur et de honte ; la France demandait à tout prix le reflux de l'invasion, ramené sur son territoire par la guerre, et, sinon la fin, au moins la régularisation des représailles. L'Europe n'aurait accordé à personne, excepté au duc de Richelieu, ce qu'elle refusait à Louis XVIII. Il était en ce moment l'intercesseur de sa patrie. Nous avons vu la carte où les bords de la
France étaient déchirés pour en attribuer les lambeaux aux puissances qui se les distribuaient.
« Conservez cette carte, que je ne rétablis que pour » vous seul , dit l'empereur de Russie à son ami ; elle »sera dans l'avenir le témoignage de vos services, de » mon amitié pour la France, et le plus beau titre de no- » blesse de votre maison. » Ses neveux, en effet, la gardent encore.
Ce traité laissait à la France ses frontières de 1790, sauf quelques enclaves de peu d'importance et la Savoie, conquête de la révolution qu'avait respectée le traité de 1814. Il imposait sept cents millions pour indemnité à l'Europe de la dernière guerre intentée par Napoléon , une occupation armée de cent cinquante mille hommes pendant cinq ans, dont le généralissime serait nommé par les puissances coalisées , et les places de guerre remises à cette garnison de sûreté. Cette occupation pouvait cesser dans trois ans , si l'Europe jugeait la France suffisamment pacifiée pour lui offrir des garanties morales de tranquillité. Les prisonniers de guerre devaient être rendus. Les sept cents millions d'indemnité devaient être acquittés jour par jour. Outre cette indemnité de guerre, la France reconnaissait le principe des indemnités attribuées après liquidation à chaque puissance pour les ravages, les réquisitions ou les confiscations que chacun de ces Etats avait subis pendant les dernières guerres par l'occupation des armées françaises. La France était