LIVRE TRENTE-DEUXIÈME
» Les états vous seront remis, et vous connaîtrez l'im- » portance de l'économie que j'ai commandée dans les » départements de mes ministres et dans toutes les par- » ties de l'administration.
» Heureux si ces mesures pouvaient suffire aux char- » ges de l'État ! Dans tous les cas , je compte sur le » dévouement de la nation et sur le zèle des deux Cham- » bres.
» Mais d'autres soins plus doux et non moins impor- » tants les réunissent aujourd'hui. C'est pour donner plus ») de poids à vos délibérations, c'est pour en recueillir » moi-même plus de lumières, que j'ai créé de nouveaux » pairs , et que le nombre des députés des départements » a été augmenté.
» J'espère avoir réussi dans mon choix ; et l'empresse- » ment des députés , dans des conjonctures difficiles , est » aussi une preuve qu'ils sont animés d'une sincère af- » fection pour ma personne et d'un ardent amour de la » patrie.
» C'est donc avec une douce joie et une pleine con- » fiance que je vous vois rassemblés autour de moi , cer- » tain que vous ne perdrez jamais de vue les bases fon- » damentales de la félicité de l'Etat : union franche et » loyale des Chambres avec le roi et le respect pour la » Charte constitutionnelle.
» Cette Charte, que j'ai méditée avec soin avant de la » donner, à laquelle la réflexion m'attache tous les jours » davantage, que j'ai juré de maintenir, et à laquelle vous »tous, à commencer par ma famille, allez jurer d'obéir, » est sans doute, comme toutes les institutions humaines, » susceptible de perfectionnement; mais aucun de nous v. îs
» ne doit oublier qu'auprès de l'avantage d'améliorer est » le danger d'innover.
» Assez d'autres objets importants s'offrent à vos tra- » vaux.
» Faire refleurir la religion , épurer les mœurs , fonder » la liberté sur le respect des lois , les rendre de plus en » plus analogues à ces grandes vues, donner de la stabi- » lité au crédit, recomposer l'armée, guérir des blessures » qui n'ont que trop déchiré le sein de notre patrie , as- » surer enfin la tranquillité intérieure , et par là faire » respecter la France au dehors, voilà où doivent tendre » tous nos efforts.
» Je ne me flatte pas que tant de bien puisse être l'ou- » vrage d'une session ; mais si , à la fin de la présente » législature, on s'aperçoit que nous en ayons approché, » nous devons être satisfaits de nous. Je n'y épargnerai »rien; et, pour y parvenir, je compte, messieurs, sur » votre coopération la plus active. »
La tristesse, la consternation, l'espérance, la résignation, l'amour et la colère avaient tour à tour assombri, abattu , épanoui , attendri ou irrité les physionomies et les attitudes de l'Assemblée et des tribunes aux différents paragraphes du discours du roi. Des larmes roulaient dans les yeux des députés des départements et des villes qui allaient être retranchés du territoire. La patrie, même malheureuse, voulait retenir tous ses enfants. On ignorait encore dans le public la mesure des sacrifices im-
poses au cœur de la France. On tremblait de les apprendre. Les engagements que le roi et sa famille prenaient de nouveau envers la Charte soulevèrent, sinon des murmures, au moins des chuchotements dans les tribunes. Tout ce qui bornait la royauté bornait leur enthousiasme et rappelait un pacte avec la révolution. Le règne, selon les salons de cette époque, ne devait être que le triomphe sur les choses et sur les hommes qui leur rappelaient des souvenirs détestés.
Le passé devait renaître avec le roi, sans mélange et sans condition avec l'avenir. Les concessions leur paraissaient faiblesse , la sagesse lâcheté. Il n'y a rien de si impatient de régner sans modération que les partis sans force qui viennent de défaillir d'impuissance. Ils croient effacer leur humiliation par leur insolence.
Telle était alors cette partie de l'aristocratie irritée, revenue au mont Aventin de la noblesse, qu'on appelait le faubourg Saint-Germain. La colère et l'espérance lui donnaient le délire. Le génie de l'émigration se vengeait en paroles de la France. Après avoir été proscrite elle voulait proscrire, elle cherchait dans le roi non un modérateur, mais un instrument. Elle jetait au comte d'Artois et aux nombreux députés de son parti des acclamations, des sourires, des signes d'intelligence qui disaient : « Ré- » gnez d'avance , notre cœur est avec vous ! »
Le roi, aussi soigneux de sa renommée de prince lettré que de roi législateur, avait rédigé et écrit de sa pro-
pre main ce discours d'une convenance parfaite à la situation et aux événements. Il avait le tact des solennités et le sentiment de l'opinion publique. Avant de le prononcer, il l'avait lu à son conseil des ministres et à sa famille; il avait exigé que le comte d'Artois, le prince de Coudé, le duc d'Angoulème, le duc de Berry, tous les princes de sa maison renouvelassent comme lui , au retour de leur second exil, le serment à la Charte qu'ils avaient prononcé le 18 mars. Cet engagement, pris aujourd'hui en toute liberté et sous la protection de douze cent mille baïonnettes qui garantissaient la conscience de toute pression populaire, paraissait au roi un acte de haute dignité morale et de généreuse politique. Il avait de plus l'ambition , la seule permise à ses années et à sa nature, de laisser dans l'histoire la renommée d'un monarque fondateur d'institutions. Il voulait que ses héritiers prissent en face de la nation et de l'Europe l'engagement de respecter ses institutions.
Le comte d'Artois avait hésité un moment. Des royalistes invétérés et quelques évêques exaltés dont il était entouré lui déconseillaient un serment à une charte qui admettait des limites humaines à l'autorité divine, coulant avec le sang des rois dans ses veines, avec l'huile du sacre sur sa tête. La partie du clergé rebelle au Concordat , et qui voulait restaurer avec l'unité de puissance l'unité de culte, lui faisait un scrupule d'une charte où les cultes dissidents étaient tolérés. Le prince de Condé, affaissé par l'âge et qui n'avait jamais reconnu la révolution sur les champs de bataille que pour la combattre, se refusait également à proférer le serment à cette révolution. Les vieux courtisans et les femmes dont il était
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entouré lui conseillaient de motiver son absence sur ses infirmités.
Ces princes cédèrent enfin moins aux instances du roi qu'aux injonctions de l'Europe. Ils levèrent la main sur les promesses de leur chef parlant au nom de sa dynastie, Cependant ces scrupules et ces murmures de leur con« science se trahirent par leurs amis dans les deux Chambres , au moment où le duc de Richelieu prononçait de« vant le roi les noms des pairs et des députés pour leur demander le serment. Le comte Jules de Polignac, jeune homme de la cour la plus intime et de la faveur la plus paternelle du comte d'Artois, refusa de jurer. M. de La Bourdonnaie, le cardinal de Périgord, le maréchal de Vioménil ne répondirent que par leur silence à l'appel de leur nom. Un député de Montauban, nommé Domingon, se leva et demanda la parole pour expliquer son refus. Le duc de Richelieu, également embarrassé de refuser la parole à la conscience d'un député et de laisser entendre au roi une réclamation qui pouvait être une offense , regarda le roi, prit conseil de son geste et répondit que les usages immémoriaux de la monarchie interdisaient à des sujets de parler devant le prince sans son autorisation.
Ces signes de révolte du cœur contre l'esprit de la Charte suffirent au comte d'Artois et à sa cour. Ils contenaient une protestation tacite ou des réserves que le temps pouvait couver sous la ruine de ces libertés. Le roi vit dans leur petit nombre une ratification de sa sagesse par la presque unanimité de la nation. Son retour aux Tuileries fut un triomphe populaire qui le vengeait assez des froideurs ou des murmures de sa propre cour.
Une partie de l'aristocratie et de l'Église avait protesté, la nation en masse consentait et applaudissait. Déjà ce prince, plus ferme en ses desseins qu'on ne le reconnaissait alors , échappait avec une énergie obstinée aux obsessions de famille, de caste et de sacerdoce, pour chercher son point d'appui dans la raison publique, et sa popularité dans l'avenir. La famille lui était amère, l'émigration rebelle, l'Église mécontente, son peuple doux et reconnaissant.
La Chambre présenta, selon les rites parlementaires, trois candidats parmi lesquels le roi désignerait lui-même le président de l'Assemblée. M. Laine, couvert du courage civique qu'il avait deux fois montré en quinze mois jusqu'à affronter la mort, était le plus grand citoyen de la nation. L'Assemblée, alors juste encore, parce qu'elle était neuve, donna l'unanimité de ses suffrages àM. Laine. Le roi fut heureux de choisir l'homme de la liberté contre la tyrannie , et du droit contre l'insurrection. M. Laine personnifiait en lui une charte libérale. Nul ne pouvait mieux représenter le peuple devant son roi, le roi libéral devant un peuple libre. C'était le citoyen dans le sujet fidèle, le sujet fidèle dans le citoyen, l'homme des deux temps. Ce choix fut applaudi de toutes les consciences» C'était mieux qu'une déclaration, c'était un symbole.