LIVRE TRENTE-DEUXIÈME
et du gouvernement en expectative qui entourait ce prince , dominèrent bientôt le gouvernement du roi et le forcèrent à donner, par des lois sévères, satisfaction à la passion des chefs du parti royaliste.
Le duc de Richelieu , absorbé dans les conférences et dans les négociations avec les puissances pour la libération du territoire, ne pouvait refuser aux cabinets étrangers ces rigueurs qu'on appelait des prudences. Il laissait d'ailleurs à ses collègues de la guerre, de l'intérieur, de la justice et de la police, l'initiative des mesures et des lois, et la direction des Chambres. Rendre l'indépendance à la France; maintenir l'harmonie entre les différents membres de la famille royale par des concessions d'influence dans le cabinet, propres à prévenir les factions dans le palais ; créer au roi une armée personnelle qui l'affranchît plus tard des prétoriens de Napoléon ; modérer le zèle imprudent et déjà cruel du royalisme, tout en comprimant l'esprit de sédition dans le parti révolutionnaire; rétablir dans le Midi troublé l'empire des lois à la place de la turbulence sanguinaire des factions ; conserver l'accord entre le gouvernement et les Chambres autant que cet accord ne coûterait pas de lâchetés ou de crimes au gouvernement; caresser les émigrés en les contenant , pacifier le peuple , restaurer les finances ruinées par la guerre et par le prix dont il avait fallu payer la paix; relever le crédit public et lui demander la rançon de la patrie, en faisant porter sur l'avenir une partie du poids du présent; pour tout le reste, laisser beaucoup au roi, à son frère, au temps, aux événements, au libre jeu des opinions dans les Chambres, à l'apaisement graduel des passions, à cette lassi-
tude qui suivent dans les périodes humaines les grandes convulsions des peuples; telle était la pensée dominante du duc de Richelieu.
Sa nature, ses facultés, ses habitudes ne le portaient ni aux détails de l'administration, ni aux manœuvres de l'intrigue, ni aux adulations de cour, ni aux luttes de paroles dans les tribunes avec les partis. C'était un esprit plus clairvoyant qu'exercé, plus généralisateur qu'actif. Il avait besoin dans le conseil de mains pour le servir, de voix pour l'expliquer. Il s'abandonnait à ces mains et à ces voix. Il se livrait surtout à M. Decazes.
Le conseil, quoique unanimement royaliste, se classait en deux nuances distinctes d'opinion. M. de Vaublanc, le duc de Feltre, M. Dubouchage appartenaient, par l'exagération de leur zèle , au parti du comte d'Artois : ils servaient les violences de ce parti dans toutes leurs circulaires, dans toutes leurs opérations; M. de Richelieu, M. Decazes, M. de Barbé-Marbois et M. Corvetto, au parti du roi. Mais ces deux opinions se confondaient au conseil dans un zèle commun pour l'affermissement du trône.
Le roi lui-même , quoique plus éclairé que son frère , et plus modéré que son propre parti, rapportait de son second exil un certain repentir de sa mansuétude en 1814, et une certaine àpreté de règne, naturels à un homme qui venait de subir de telles trahisons et de tels outrages. L'étranger, la nation, sa race lui demandaient des su-