‹ Histoire de la RestaurationChapitre 162 sur 193 · LIVRE TRENTE-DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-DEUXIÈME

retés contre le retour des calamités qui pesaient sur tous. On accusait, à haute voix, sa mollesse. Il tenait à prouver qu'il était fort. Une rivalité de royalisme régnait en ce moment entre sa cour et lui. Il ne voulait pas rester trop en arrière de ses partisans, de peur qu'ils ne cherchassent dans son frère une personnification du trône qui s'élèverait dans sa propre cour contre lui. Il paraissait donc céder avec complaisance aux provocations, à la rigueur que les tribunes, les journaux, les salons et les réunions des députés royalistes ne cessaient d'adresser à ses ministres.

Trois projets de loi dans ce sens furent concertés dans le sein du gouvernement et présentés à la Chambre. Une loi contre les cris séditieux , une loi qui suspendait les garanties de la liberté individuelle des citoyens , enfin une loi qui constituait les anciennes cours prévôtales, sorte de tribunal révolutionnaire de la monarchie.

La première de ces lois infligeait de longs emprison* nements aux auteurs de clameurs séditieuses. Le préam* bule injuriait des expressions les plus acerbes les partis hostiles à la restauration. La Chambre l'accueillit avec froideur, comme une pâle effigie de ses ressentiments. La seconde, qui respirait la haine et la menace contre la révolution , arracha les applaudissements aux partis parlementaires, dont elle satisfaisait les exigences. C'était la dictature temporaire de la police sur la liberté des citoyens. Le gouvernement la jugeait lui-même trop abso-

lue ; mais les violences privées qui ensanglantaient le Midi, faisaient en ce moment une nécessité aux ministres de prendre l'arbitraire entre les mains du gouvernement pour l'arracher aux individus. Il y avait même de l'humanité déguisée sous l'apparence de cette rigueur. On voulait sauver des victimes de l'assassinat par les prisons. La discussion, timide du côté de l'opposition, était implacable du côté des royalistes exaltés. M. d'Argenson, ayant eu le courage de parler du sang des protestants qui coulait dans le Midi, fut rappelé par des vociférations à l'ordre, comme si dénoncer le crime eût été un crime aux oreilles qui ne voulaient rien entendre.

« Croyez-vous donc être encore ici au Champ de Mai?» lui cria-t-on. M. de Vaublanc combattit, non avec l'autorité calme du ministre, mais avec la déclamation passionnée du néophyte de cour les objections de M. d'Argenson. « Il faut un pouvoir extraordinaire qui veille au » salut de l'État. L'immense majorité de la France veut » son roi ! » s'écria-t-il. Des acclamations de Vive le roi! lui répondent de tous les bancs monarchiques. On ne discutait plus par des discours , mais par des gestes et par des cris. La loi fut votée ; cinquante voix à peine protestèrent contre l'excès de ses précautions. La liberté des citoyens fut à la merci de la police.

Dans la discussion de la loi, les royalistes, trouvant la peine de la déportation trop miséricordieuse, demandèrent à grands cris la mort. « La mort contre les misé-

» rables qui cherchèrent à lutter contre le gouvernement » légitime, » vota M. Humbert de Sesmaisons. « La mort » contre ceux qui arboreront un autre drapeau que le » drapeau blanc, » vota M. Piet. « Les travaux forcés à » perpétuité, » reprit M. Josse de Beauvoir ; « depuis le » retour du roi on caresse le crime au lieu de le flagel- » 1er ! — Non , non , la mort ! la mort î » revendiqua M. de Sesmaisons. « La peine des parricides ! » ajouta M. Bouin. Ces fureurs s'élevaient les unes sur les autres comme une rivalité de gages donnés à la royauté. Chacun semblait vouloir jeter avec son vote son nom à l'histoire, comme un défi à l'humanité. On ne cachait pas sa colère, on s'en faisait un titre devant l'avenir, une gloire devant son parti. L'avenir a conservé en effet ces titres, et il les juge aujourd'hui.

Le 17 novembre, on discuta la loi des cours prévô taies, cette juridiction, sans garantie comme l'arbitraire sans appel comme la passion, sans merci comme la mort Chaque département devait avoir un de ces tribunaux composé du prévôt ou juge principal, et de quatre asses seurs. Ils jugeaient tous les crimes politiques : les com plots, les agitations, les cris injurieux au roi ou à s famille. Les peines étaient aussi larges que le Code, de puis les amendes jusqu'à la mort. Le chef du tribunal recherchait et dénonçait le crime, on instruisait dans les vingt-quatre heures, on prononçait sans ajournement, ou

frappait sans recours de personne. La suspicion était érigée en criminalité.

La pente du sang était si glissante, et la colère publique avait si peu le pressentiment du remords que de telles lois éveillent plus tard dans l'âme des peuples, que deux hommes illustres depuis par les lumières, l'élévation et la modération de leur caractère, M. Cuvier, illustre à jamais dans la science, M. Royer-Collard, type de philosophie dans les affaires, soutinrent cette loi comme une nécessité du jour. Un membre même, emporté par la fougue de son royalisme qui ne lui laissait voir de justice que dans sa cause, demanda que l'on supprimât une partie des autres tribunaux et qu'on suspendit pendant un an l'inamovibilité des juges, afin de laisser peser sur leurs jugements la crainte d'une destitution.

C'était porter la terreur jusque dans l'âme des juges où la sagesse a fait protéger partout l'impartialité par l'indépendance du gouvernement. Une foule de propositions de cette nature enchérissaient sur la passion.

La Chambre des pairs fit entendre, dans la discussion de ces lois , des murmures de conscience et des protestations par la bouche des mêmes hommes qui avaient bravé, sous la Convention, le glaive des autres partis. L'héroïsme des révolutions n'est pas dans les hommes d'excès, mais dans les hommes de modération* Lanjui* nais se retrouva dans la Chambre des pairs tel qu'il avait

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