LIVRE TRENTE-DEUXIÈME
qui savait le contraire, lui pardonnait mal une duplicité de rôles et de paroles dont ce prince profitait, s'il ne la consentait pas. Cependant il ne s'était point opposé à son retour en France après le rétablissement de son trône.
La duchesse d'Orléans, mère de ce prince, fille du duc de Penthièvre, veuve de Philippe Egalité, avait été chargée par son fils de négocier auprès du roi son retour, sa réconciliation, la restitution des immenses domaines, apanages de sa maison, et tous les titres et grâces royales qui étaient l'objet de son ambition. Cette princesse, victime de la révolution, épouse vertueuse d'un mari corrompu, veuve irréprochable, mère tendre, dévouée par son nom, par ses malheurs, par ses exils, par ses sentiments, à la maison royale, était un intermédiaire naturel et vénéré auprès de la cour. Elle avait répondu de son fils , et obtenu facilement de Louis XVIil l'oubli de ses ombrages et toutes les faveurs propres à rattacher le duc d'Orléans par la reconnaissance à la famille royale. Le roi lui avait parlé avec la haute sincérité d'un chef de race qui ne craint rien pour lui-même et qui combat les ambitions suspectes par l'intérêt bien entendu, cette morale de l'ambition.
« Vous êtes mon cousin , avait-il dit au prince ; vous » êtes le prince du sang le plus rapproché du trône après » le duc de Berri. Vous avez plus de candidature à la » couronne par le droit que par l'usurpation. Je crois » ainsi autant à votre bon esprit qu'à votre bon cœur. Je » suis tranquille, vous êtes dans une de ces heureuses » situations où la vertu profite plus à la grandeur qu'à » l'ambition. »
Le roi avait confirmé ces paroles par la sanction légale et irrévocable des riches domaines de son apanage que le duc d'Orléans ne possédait jusque-là qu'en vertu d'une parole révocable du roi.
Le prince avait juré son innocence, sa reconnaissance, son inaltérable fidélité. Il avait été appelé à siéger avec les princes de la famille royale à la Chambre des pairs. Mais, bien qu'il fût muet en public, révérencieux à la cour, ses sourires à l'opinion , ses caresses à l'opposition naissante, sa cour presque exclusivement formée des débris de l'Empire et de l'armée démentaient tacitement \ au dehors l'attitude qu'il avait dans le palais. La générosité de Louis XVIII n'était pas trompée, mais elle était justement vigilante. 11 fit savoir aux princes de sa mai- ! son que leur assistance aux séances de la Chambre des pairs lui serait désagréable. Il colora cette injonction de | l'inconvenance qu'il y aurait pour des membres de sa famille de combattre par leur parole ou par leur vote les actes de son ministère, et de l'inconvenance plus grande encore qu'il y aurait à des princes si rapprochés du trône de voter dans les grands procès politiques qui allaient se juger dans la Chambre des pairs, changée en tribunal d'État. Les princes obéirent.
Les discours et les votes sur les trois lois de rigueur proposées par le ministère ne furent pas moins sinistres dans la Chambre des pairs que dans la Chambre des députés. Le même esprit soufflait sur les deux corps.