‹ Histoire de la RestaurationChapitre 169 sur 193 · LIVRE TRENTE-TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-TROISIEME

cause détestée et pouvait devenir le signal d'un crime. Brune se fia à son innocence et à son courage.

Il partit de Toulon dans la nuit du 31 juillet. En changeant de chevaux à Aix, il fut reconnu, et la fureur du peuple ameuté autour de lui laissa difficilement partir la voiture, Arrivé le 2 août au matin à Avignon, il s'arrêta dans une hôtellerie de la ville voisine du Rhône. Le bruit de sa présence se répandit à l'instant parmi cette population oisive qui couvre les quais, les rues et les places dans ce climat où l'on vit en plein air. Le moindre murmure produit une émotion et un rassemblement parmi ce peuple debout et mobile. Le nom du maréchal Brune, victime d'une odieuse calomnie, était resté synonyme d'un grand crime dans l'imagination du Midi. On avait répandu que ce maréchal, alors artisan et féroce révolutionnaire, avait participé aux massacres de septembre, en 1792, dans les prisons de Paris, et qu'il avait promené à travers les rues la tête sanglante de la belle et innocente princesse de Lamballe.

Ce bruit sinistre , démenti en vain par toute sa vie de soldat et par son absence même de Paris au moment du crime, circule dans la foule. On ajoute que ce séide de Bonaparte se rend, non à Paris, auprès du roi, mais à l'armée de la Loire pour en prendre le commandement et pour revenir châtier le Midi. A ces rumeurs fomentées par des voix accréditées dans le peuple, l'hôtel où le maréchal était descendu est assailli par une foule immense. En vain on ferme les portes et on les barricade ; en vain M. de Saint-Chamont, préfet d'Avignon, qui se trouvait par hasard dans le même hôtel , se fait reconnaître et dissipe une première fois les assaillants ; ils se

reforment devant la mairie de la ville. M. Puy, M. de Saint-Chamont , M. de Balzac accourent avec une poignée d'intrépides et généreux citoyens pour arracher leur victime à ces forcenés ; ils parviennent une seconde fois, à force de supplications et d'énergie, à dégager le maréchal. Sa voiture roule vers le Rhône ; mais , arrêté de nouveau dans ce court trajet , assailli de clameurs, couvert de pierres, menacé de couteaux, la voiture est ramenée une troisième fois dans la cour de l'hôtel.

Le préfet, le maire, les officiers, les aides de camp, le major Lamhot, commandant le département, M. de Montagnat, chef de la garde nationale, M. Hughes, lieutenant-colonel en congé à Avignon, se rangent devant la porte, opposent leurs poitrines à l'irruption, et jurent au peuple qu'il faudra passer sur leurs cadavres avant de souiller la ville du sang d'un maréchal de France immolé sans défense, sans crime et sans jugement. Les cris du peuple s'élèvent alors contre ces magistrats et ces citoyens ; les uns sont forcés de se retirer pour ne pas redouhler l'irritation par leur présence, les autres sont renversés, foulés aux pieds de la multitude, traînés dans la poussière; le major Lambot se relève, et charge avec Hughes à la baïonnette les assaillants; ils fuient, la porte de l'hôtel reste libre, Brune va échapper encore. M. de Balzac, sous-préfet de la ville, fait tête aux furieux des derniers groupes. On respire; mais, au moment où le calme se rétablit sur la place, une détonation mortelle retentit dans l'intérieur de l'hôtel, et la fumée de plusieurs coups de feu sort par la fenêtre de la chambre où le maréchal attendait son sort. Un des assassins, l'arme déchargée à la main, se montre au balcon et annonce au peuple son

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