‹ Histoire de la RestaurationChapitre 170 sur 193 · LIVRE TRENTE-TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-TROISIEME

lâche triomphe et sa vengeance! Brune, étendu sur le carreau, n'était plus. Une poignée de scélérats, renonçant à pénétrer par la porte, avaient escaladé les toits des maisons voisines sans être aperçus, et, rampant de là jusqu'aux lucarnes de l'hôtel , ils étaient entrés dans la chambre où Brune se croyait délivré. Il lisait en ce moment, pour se raffermir et se consoler de tant de haines, une lettre affectueuse et tendre de sa femme. Debout devant ses assassins, il ne pâlit pas et ne s'abaissa pas aux supplications. — Que me voulez-vous? leur dit-il d'une voix calme. Un premier coup de pistolet lui répond; mais d'un geste il a détourné le canon, et ia balle perdue va frapper à vide. Un second coup de carabine le frappe à la tête et l'étend mort aux pieds de ses meurtriers. Des hurlements de joie célèbrent ce crime dans les rangs de la multitude.

En vain les magistrats , pour dérober cette honte à la ville, déclarèrent -ils dans de fausses attestations que le maréchal, épouvanté par la colère du peuple, s'était donné la mort de lui-même. Le peuple démentit ce mensonge officieux par de nouvelles atrocités. Il poursuit jusque dans la mort le cadavre du maréchal, l'arrache du cercueil, le traîne par les pieds sur les pavés, le précipite du haut du pont dans les flots du Rhône; et, comme si ce n'était pas assez d'un trépas, il poursuit le corps flottant sur les eaux de ses imprécations et de ses coups de feu. Le fleuve roula le cadavre, souvent repoussé de ses bords par la fureur des habitants, jusqu'à une anse isolée entre Arles et Tarascon. Les oiseaux de proie, attirés par la vue d'un corps mort sur la grève, s'abattirent en foule parmi les roseaux.

3'i3 HISTOIRE DE LA RESTAURATION.

Leur vol attira l'attention d'un pauvre pêcheur et lui fit découvrir le corps du maréchal, dont le nom et la mort tragique étaient parvenus jusqu'à lui. Il l'ensevelit seul au milieu des ténèbres, craignant que sa piété même ne lui fût imputée à crime. Il ne révéla que deux ans après le mystère de cette sépulture. Ces funérailles rappelèrent celles de Pompée, sur la grève d'Egypte, par les mains d'un vieux soldat romain allumant la flamme du bûcher de son général.

Ce crime n'était pas celui du gouvernement, mais il était le crime de l'opinion royaliste fanatique dans le Midi. Il fut le signal d'autres crimes populaires qui consternèrent, déshonorèrent et ensanglantèrent pendant plusieurs mois ces provinces. A Nimes, ville qui a conservé quelque chose de la majesté de Rome dans ses monuments, et de l'âpreté du caractère transteverin dans ses mœurs, la fureur civile, redoublée par la fureur religieuse, égala les barbaries de 1793, à Avignon et à Paris. Les verdels, bandes organisées d'égorgeurs sous le drapeau profané de la religion et de la royauté, parcoururent les campagnes, les villages, les villes. Sous prétexte de venger sur les protestants la complicité avec les bonapartistes, ils assassinèrent en masse les familles désignées à leurs poignards. Après avoir saccagé le château de Vaquerville et brûlé vifs les habitants dans leurs maisons incendiées, autour desquelles ils dansaient des rondes aux cris des victimes, ils arrachèrent du tombeau le corps d'une jeune fille de quinze ans; après l'avoir foulée aux pieds, ils se livrèrent sur son cadavre aux plus brutales profanations. Des milliers de protestants, fuyant leurs toits saccagés, erraient dans les bois et sur les monta-

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