LIVRE TRENTE-TROISIEME
sans pitié pour cette magnanimité d'un homme de guerre désarmé qui se livre lui-même afin de préserver le sang des deux partis, les verdets et les volontaires entourent Lagarde, le couvrent de huées, d'insultes et de pierres. Un garde national , nommé Boivin , saisit d'une main la bride du cheval du général, et de l'autre main, appuyant le pistolet sur sa poitrine, fait feu et laboure de plomb le sein de Lagarde. Quoique blessé presque mortellement, Lagarde se maintient par l'énergie de sa volonté sur la selle de son cheval ; d'une voix affaiblie par son sang qui coule à flots, il ordonne, au milieu de cent glaives levés sur lui, au régiment de charger sur ses assassins. Le régiment fond sur cette foule et la disperse. On emporte le général mourant sur un brancard de baïonnettes.
Le duc d'Angoulème, instruit de ces massacres, revient sur ses pas et livre Trestaillon et ses complices à la justice. La justice, partiale ou intimidée, manque ou craint. La magistrature de Nîmes absout les coupables. Le peuple, toujours enthousiaste pour celui qui sert ses démences, porte en triomphe Trestaillon. Boivin, l'assassin du général , qui avoue son crime et qui s'en glorifie, est absous par le jury, sous prétexte qu'il n'a fait feu que pour se défendre. Le royalisme, la foi et la justice sont déshonorés à la fois par de tels arrêts.
Toulouse imitait les agitations et les frénésies de Nîmes ; mais l'opinion seule y soufflait les fureurs civiles. La foi
en Languedoc n'ajoutait pas autant le conflit des consciences à celui des dynasties; mais la fougue des caractères méridionaux y passionnait également tous les mouvements politiques.
Le roi avait donné le commandement de Toulouse au général Ramel, ancien volontaire de 1792, élevé de grade en grade par son courage et ses services. Chargé du commandement de la garde du conseil en 1797, déporté à la suite du 18 fructidor avec Pichegru et Carnot, dont on l'avait à tort réputé complice, évadé de la Guyane sur une chaloupe, rentré en France pendant les dernières années de l'Empire, il avait été employé par Napoléon en Espagne, mais il était toujours Suspect d'inclination pour les Bourbons. Depuis son exil avec Pichegru, Rame), soldat de fortune, avait refusé de servir pendant les centjours. Cette réserve, rare dans une armée si mobile, avait valu à Ramel la confiance des royalistes. Il s'efforçait de contenir sur les rives de la Garonne les animosités sanguinaires du peuple contre les restes fugitifs de l'armée licenciée de Napoléon, qui traversait ces provinces. Quelques-uns de ces officiers proscrits, et obligés de se dérober au ressentiment du peuple, avaient reçu un généreux asile dans la maison même du général. Cette pitié lui était imputée à crime par les royalistes. Le nom de trahison était donné à la magnanimité du soldat. Les volontaires royalistes , altérés du sang de ces proscrits, insultaient ouvertement Ramel. Il annonça la résolution de les braver et de les dissoudre.
A ce bruit ils se réunissent par groupes dans les lieux publics et conspirent à haute voix la mort du général. Ils appellent à eux dans la ville les chefs et les bandes des