LIVRE TRENTE-TROISIEME
Telle fut, pendant de longs mois, la vengeance du Midi contre les partis suspects ou de complicité avec les soldats de l'empereur , ou de tiédeur pour les Bourbons , ou de dissidence avec la foi fanatique du peuple. On vit que la vengeance était une passion de tous les partis dans ce climat voisin de l'Espagne et de l'Italie, terres des passions et des vengeances.
Les royalistes de Paris, embarrassés et honteux de ces attentats, aimaient mieux les nier que les excuser ou les poursuivre. Un homme courageux par humanité, M. d'Argenson, osa seul faire entendre le cri de tant de victimes à la tribune de la Chambre des députés. Au mot de massacres, prononcé par l'orateur, la Chambre, feignant une incrédulité de convention , se leva avec fureur contre lui et lui ferma la bouche comme à un calomniateur; il n'était permis à personne de dire ce que tout le monde savait. Dénoncer le crime, c'était le souverain crime. Le parti passionné des Bourbons poussait le zèle pour leur cause, non jusqu'à l'approbation, mais jusqu'au silence, cette amnistie tacite des plus odieux attentats.
Bordeaux fermentait des mêmes passions que Marseille, Nîmes, Avignon et Toulouse.
Deux frères jumeaux, César et Constantin Faucher,
habitant la petite ville de la Béole, avaient suivi ensemble la carrière des armes jusqu'au grade de général. Coupables d'avoir salué le retour de Napoléon comme un souvenir de leur vie de soldats, et d'avoir exercé, pendant les cent-jours, des fonctions civiles et militaires dans la Gironde , on les accusait d'entretenir un foyer de bonapartisme dans leur patrie. Cernés trois jours dans leur maison par un détachement de volontaires de Bordeaux et de soldats espagnols, ils avaient refusé d'ouvrir leur porte aux sommations illégales de cette troupe. Cette attitude redoubla contre eux l'animosité du parti royaliste. Arrêtés et conduits au fort du Ha, on les jeta dans le cachot des plus abjects scélérats. Les orateurs du barreau de Bordeaux, M. Bavez lui-même, intimidés ou indifférents, refusèrent de les défendre; ils se défendirent l'un l'autre, se prêtant tour à tour devant le conseil de guerre le secours fraternel de leur parole inhabile , mais pathétique. Ils furent condamnés à mourir.
Une jeune nièce , qui composait à elle seule leur famille, parcourait en vain la ville, arrosant de ses pieuses larmes le seuil de leurs accusateurs, de leurs ennemis et de leurs juges. En vain chacun des deux jumeaux voulut séparer sa cause de celle de son coaccusé, prendre sur lui tout le crime et disputer Péchafaud à son frère. Confondus ïlans la même haine, ils furent confondus dans le même arrêt. Ils marchèrent pendant plus d'une heure au milieu de la foule, moitié injurieuse, moitié émue, en se tenant par la main pour aller chercher à la Chartreuse le lieu de leur supplice.
Debout devant le peloton qui les visait , ils voulurent vecevoir, encore enlacés par les bras, le coup de la déii-