LIVRE TRENTE-TROISIÈME
vengeance et de ces joies sanguinaires que les femmes des plus abjectes conditions avaient été respirer, sous le régime de la terreur, aux portes des tribunaux révolutionnaires. L'élévation du rang, dans de pareils scandales du sentiment, ne fait qu'élever plus haut le vice du cœur. Il y avait dans le langage , dans le geste et dans les yeux de quelques femmes de la société élégante de Paris autant de feu de colère et autant de soif de vengeance que dans les auditoires féminins de la Convention. Les écrivains politiques, comme toujours, servaient et alimentaient ces viles passions par leurs diatribes, adulateurs gagés de toutes les opinions assez riches pour payer ces complaisances de haine et de sang.
Le procès s'ouvrit le 14 août. Le prétoire, rempli depuis le matin de femmes de la cour, de généraux et deprinces étrangers, vainqueurs que la pudeur même de la victoire devait éloigner d'une telle scène, ressemblait à un amphithéâtre préparé pour un combat du cirque. On attendait Labédoyère , les uns avec cette impatience cruelle qui aspire à l'humiliation d'un ennemi et qui se réjouit d'avance de l'espérance d'être vengée, les autres avec cette curiosité qui commence par l'indifférence et qui finit en présence de la victime par un involontaire attendrissement. Il y avait dans cet accusé de quoi émouvoir à la fois ce double sentiment.
Il était le plus coupable et le plus intéressant des hommes des cent-jours. Né d'une famille antique, en-
touré , dès le berceau , des superstitions et des fidélités monarchiques ; n'ayant dans ses ancêtres , dans sa famille paternelle, dans la famille de sa femme, dans cette jeune femme elle-même, que des conseils et des exemples de fidélité aux Bourbons ; obligé de lutter avec sa propre nature et avec l'amour conjugal pour soutenir ses opinions nouvelles contre les penchants, les habitudes, les relations domestiques du patricien ; criminel à ses propres yeux et aux yeux de tous , mais criminel pardonnable par sa jeunesse, par son enthousiasme, par son fanatisme de gloire, de séduction, de patrie, d'ambition même, vice ennobli dans le soldat par le sacrifice de sa vie, il ne pouvait pas se défendre devant le serment abjuré, devant la discipline violée, devant les ruines de la patrie étalées sous ses yeux , et qui l'accusaient plus haut que ses accusateurs. Mais il devait susciter l'indulgence, remuer le pardon, arracher les larmes. Il parut.
Son costume, composé d'une redingote verte, sans épaulettes et sans décoration, mais où l'on retrouvait la coupe de l'uniforme, annonçait qu'il s'était fait justice à lui-même avant d'invoquer l'indulgence de sa patrie, et qu'il avait dépouillé d'avance les insignes de son grade et les récompenses de sa valeur. Sa taille, dessinée par ce simple vêtement du prisonnier, était élevée, noble et ferme comme celle d'un soldat accoutumé à se redresser devant le feu. Ses traits, quoique fermes et beaux,