‹ Histoire de la RestaurationChapitre 180 sur 193 · LIVRE TRENTE-TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TRENTE-TROISIEME

avaient la gravité d'une pensée souffrante et la pâleur d'un homme dont le sang a reflué vers le cœur, sous l'impression et l'insomnie de l'âme et de la réflexion dans les cachots. Cette grâce avait contribué à son crime; elle l'avait exposé aux séductions des femmes de la cour impériale, qui lui avaient montré la gloire sous les traits de la défection. Leur héros était devenu leur victime. On comprenait, en contemplant cette beauté martiale, qu'il eût été le héros de cette conspiration d'aides de camp et de femmes, qui mettaient la popularité de leurs salons et l'enivrement de leur enthousiasme au prix de la défection aux Bourbons. Le conseil de guerre, plus impartial que l'auditoire, s'émut à l'aspect de ce jeune guerrier qu'il allait juger par la loi, mais qu'il ne pouvait s'empêcher de plaindre par la confraternité des camps. On lui demanda son nom, son âge, son grade, et s'il avait reçu ce grade de Louis XVIII.

Il répondit, avec une contenance modeste et avec une franchise qui s'accusait elle-même , qu'il avait reçu , en effet, du roi le commandement de son régiment; qu'il avait marché de Chambéry à Grenoble par l'ordre du général Marchand, commandant de cette place; qu'il avait entraîné ses soldats au cri de Vive l'empereur au-devant de Napoléon; qu'il avait résisté aux reproches et aux objurgations du général de Villier, son chef immédiat, cherchant aie rappeler au devoir et à la discipline; qu'il avait cru voir l'intérêt supérieur de la patrie effacer en ce moment le devoir du soldat ; qu'il demandait pour toute justification qu'on fit comparaître les témoins de cette heure fatale de sa vie, afin que le tribunal jugâtnon la faute seulement, mais l'entraînement des circonc

stances et des émotions qui avaient précédé et accompagné la faute.

Ces témoins comparurent; leur récit, conforme à celui de l'histoire, n'innocentait pas, mais n'aggravait pas la défection, On sentait dans l'accent de ces témoins, ses chefs ou ses compagnons d'armes, la tristesse d'hommes qui gémissent d'accuser, mais qui ne peuvent pas absoudre. Il était trop vrai que le jeune colonel avait prémédité à Chambéry le rôle de transfuge ; qu'il avait pressenti ses officiers, harangué ses soldats, remplacé le drapeau blanc par les aigles arborées au bout d'une branche de saule , distribué les cocardes tricolores trouvées dans la caisse d'un tambour ou préparées pour une heure d'explosion, repoussé la voix, les ordres, les supplications de son général, marché au-devant de l'empereur, embrassé et ramené en triomphe celui qu'il allait combattre, appelé du pied des remparts les régiments de Grenoble à l'insubordination , enfoncé avec ses bataillons les portes de la ville, et donné le premier une place d'armes, une armée, un peuple, une route sur Paris à Napoléon.

Ses accusateurs n'avaient plus à rechercher le crime ainsi attesté et avoué. Ils se bornèrent à demander que, pour l'exemple de ces armées qui ont le privilège des armes, le double devoir du patriotisme et de la discipline, et qui tiennent de la confiance des gouvernements le sort des nations dans leur épée, Labédoyère subît la condamnation militaire que la conscience publique portait contre

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