‹ Histoire de la RestaurationChapitre 18 sur 193 · XX · texte numérisé non relu

XX

Cependant l'ennemi allait l'entourer, et campait déjà à Compiègne. Un détachement de cavalerie pouvait traverser la Seine et l'enlever. On entendait le canon du fond de ses jardins. Il parut se ranimer à ce bruit, demanda ses chevaux et ses armes, comme si la résolution de mourir avec ceux qui mouraient si près de lui , pour lui, l'emportait enfin dans son âme sur la langueur dans laquelle il s'assoupissait depuis tant de jours. Il appela le général Becker dans son cabinet. Il avait la fièvre du soldat qui entend le canon. « L'ennemi à Compiègne, à » Senlis ! lui dit-il avec l'accent du désespoir ; demain il » sera aux portes de Paris ! Je ne conçois rien à l'aveu- » glement du gouvernement ! Il faut être insensé ou traître » à la patrie pour révoquer en doute la mauvaise foi de

» l'étranger. Ces gens-là, » — ajouta-t-il en parlant des Chambres et du gouvernement, — « n'entendent rien à » leurs affaires ! »

Il attendait un mot d'approbation du général Becker, qui se taisait, ne voulant ni accuser l'empereur de ces désastres, ni encourager en lui des pensées qui pouvaient tout aggraver. L'empereur feignit de prendre ce silence pour un acquiescement à ses idées. « Tout est perdu, » n'est-ce pas? dit-il à Becker. Eh bien! en ce cas, qu'on » me fasse général ! Je commanderai l'armée ! Je vais en » faire la demande. » Puis, reprenaut l'avance et tout à coup le ton du commandement qui interdit l'objection par l'autorité de l'accent : « Général, dit-il, vous allez «porter ma lettre au gouvernement. Partez à l'instant. » Une voiture vous attend. Expliquez-leur que mon in- »tention n'est point de ressaisir le pouvoir, que je ne » veux que battre l'ennemi, l'écraser, le forcer par la victoire à de meilleures conditions, que, ce résultat ob- » tenu, je poursuivrai ma route. Allez, général ! je compte » sur vous î » Puis , comme s'il eût voulu tendre une amorce à l'infidélité de Becker par la perspective d'une haute faveur, prix de sa complaisance : « Vous ne me » quitterez plus î » ajouta-t-il en le congédiant.

Becker , incertain de son attitude , mais dominé par l'ascendant de cette voix à laquelle il avait l'habitude d'obéir, n'osa résister en face et partit pour accomplir une mission dont nul, plus que lui, ne sentait l'inanité.

Page 1