LIVRE TRENTE-TROISIÈME
lui. Ils ne dissimulèrent ni leur douleur ni leur pitié; ils n'outragèrent pas l'homme en accusant le soldat.
Labédoyère, après avoir écouté avec résignation ces paroles de l'organe du conseil de guerre , se leva et prononça sa défense. Sa voix avait l'accent de sa conscience, une conviction triste de sa faute, une fermeté martiale en face des conséquences qu'il allait subir, une réparation patriotique et chrétienne offerte volontairement au roi, à son pays, à sa famille, en expiation des malheurs, du sang, des larmes qu'il leur avait coûté. On sentait que les traditions héréditaires avaient repris à ces derniers moments leur empire sur ses opinions, que sa jeune femme avait fait pénétrer dans sa prison ses adjurations au repentir, ses espérances de grâce, de vie rachetée, de long bonheur encore sur la terre, et que la religion de sa mère introduite dans sa solitude lui avait persuadé , au nom de la mort, l'aveu de son erreur que la tendresse conjugale lui insinuait au nom de l'amour.
Il ne plaida pas son innocence, mais son honneur : ce S'il ne s'agissait que de ma vie, dit-il, je ne vous re- » tiendrais pas ; savoir mourir, c'est mon métier. Mais » une femme modèle de toutes les vertus, un fils au ber- » ceau me demanderaient un jour compte de mon silence. » Le nom que je leur laisse est leur héritage , je dois le » leur laisser malheureux, non flétri... J'ai pu me trom- » per sur les véritables intérêts de la France; égaré par » des souvenirs eu des illusions de l'honneur des camps, » j'ai pu prendre des chimères pour les accents de la pa- » trie. Mais la grandeur des sacrifices que je faisais en » rompant les liens les plus chers de rang et de famille » prouvent du moins qu'aucun vil motif d'intérêt person- V. 21
» nel n'a influé sur ma conduite... Je ne nie rien, mais » je sais que je n'ai pas conspiré; quand j'ai reçu le com- » mandement de mon régiment, je ne croyais pas que » l'empereur pût jamais revenir en France ; de tristes » pressentiments pesaient cependant sur moi au moment » où je partis pour Chambéry. Cette vague tristesse tenait » à l'impression de l'esprit public sur moi. » Ici, faisant un tableau politique de la première chute de Napoléon , de l'impopularité générale qui le repoussait de la France, de l'enthousiasme justifié par les vertus de Louis XVIII qui aplanissait la route du trône aux Bourbons , il montrait ces prémices de règne s'assombrissant peu à peu sous les fautes du gouvernement du roi , et préparant la voie à un retour prochain de l'empereur. Il allait expliquer sans doute comment cette désaffection du peuple pour les Bourbons l'avait fait désespérer de la patrie, et avait tourné sa pensée vers un autre salut public dans le règne de Napoléon , abdiquant le despotisme pour devenir le génie protecteur du territoire et de la liberté. On l'interrompit à cette excursion sur des fautes qui , dans sa bouche, pouvaient prendre le caractère d'une accusation au lieu de l'accent d'une excuse. Ce n'était pas son intention, il n'insista pas, et reprit sa défense. « Oui, je » dois me borner, dit-il, à l'aveu d'une erreur; je le con- » fesse avec douleur, en jetant mes regards sur ma pa- » trie, mon tort est d'avoir méconnu les intentions du roi, » et son retour a bien dessillé mes yeux ! Tous les actes » émanés de son autorité royale sont marqués au coin de » la sagesse et de la modération. Je vois toutes les pro- » messes remplies , toutes les garanties consacrées , la » Constitution perfectionnée, et les étrangers verront, je